L’artiste libanais Gebran Tarazi et l’Ecole de Casablanca: croisement de parcours et union de perspectives

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عنوان البحث: L’artiste libanais Gebran Tarazi et l’Ecole de Casablanca: croisement de parcours et union de perspectives

اسم الكاتب: Dr. Dima HAMDAN, Boujemaa Achefri

تاريخ النشر: 2026/09/10

اسم المجلة: مجلة أوراق ثقافية

عدد المجلة: 45

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DOI: https://doi.org/10.67928/6650

L’artiste libanais Gebran Tarazi et l’Ecole de Casablanca:

croisement de parcours et union de perspectives

الفنان اللبناني جبران طرزي ومدرسة الدار البيضاء: التقاء المسارات واتحاد وجهات النظر

  بوجمعة أشرفي Boujemaa Achefri([1](

   دة: ديما حمدانDr. Dima HAMDAN([2])

تاريخ الإرسال:26-7- 2026                                            تاريخ القبول:7-8-2026

Résumé                                                                                       turnitin:4%

Nous mettons en lumière les arts visuels et les arts plastiques comme tremplin pour la réhabilitation de l’art artisanal et de toutes pratiques artistiques traditionnelles dans l’art contemporain au moment de l’émergence de la modernité chez l’artiste libanais Gebran Tarazi et l’Ecole de Casablanca. Cette problématique part de leurs expériences artistiques avant-gardistes, et ce, à la lueur de notre propre conception de l’art moderne : comment l’art devient-il le foyer de l’intégration possible de l’identité et de l’altérité ? Aller dans le sens de cette éventuelle rencontre signifie-t-il faire partie du monde ou bien être à l’écart du monde et se préparer à la confusion et à l’oubli ?

L’hypothèse est de montrer que le monde serait à revoir, non pas selon les normes artistiques cognitives habituelles, mais selon une certaine perplexité relevant de la vraie nature de l’œil et de la main d’artiste, ébranlant les certitudes d’un monde accessible. L’art visuel serait le foyer des transformations visuelles au profit de l’alchimie créatrice de l’ancrage identitaire face à l’aliénation.

L’objectif est d’atteindre l’une des fonctions majeures de l’œil et de la main artistes : ils génèrent l’interprétation et la recréation de l’identité unique devant l’altérité assimilatrice.

 La méthodologie se base sur un angle de vue comparatif des expériences libanaise et marocaine modernes sur les niveaux contextuel, artistique et philosophique.

Et pour ce, le plan conçu trace le chemin de la comparaison, en partant de la double formation artistique de Gebran Tarazi, puis en passant par une analyse comparée des styles artistiques avant-gardistes chez Tarazi et l’Ecole de Casablanca, pour aboutir enfin à la reconquête des valeurs humaines et culturelles authentiques ancrées dans la spiritualité du Machreq et du Maghreb.

 

Mots-clefs : œil, oubli, art, Gebran Tarazi, Ecole de Casablanca, Maghreb, Machreq, arabe, patrimoine, identité, modernité, avant-gardiste, carré, culture, aliénation

الملخص:

 

في هذا المبحث، نسلط الضوء على إشكاليّة دمج الفنون الحرفية التراثيّة مع الفن الحديث لدى الفنان اللبناني جبران طرزي ولدى مدرسة الدار البيضاء للفنون (مجموعة 1965). وتعالج هذه الإشكاليّة تجاربهم الفنيّة الطليعيّة؛ وذلك من خلال نظريتنا الفنيّة الخاصة وحسبنا نذكر كتاب العين والنّسيان: كيف يمكن أن يكون الفن موطنا ممكنا لدمج الهُويّة بالغيريّة أو ما يسمى بالاغتراب؟ هل الفنان الذي يتوسل هذه الطريق يعدُّ جزءًا من العالم الذي يعترف بالتّلاقي أم هو انسحاب كلّي من التّراث ومن الحداثة معًا، وبالتالي يصبح كلاهما في غياهب النِّسيان والموت، فيعيش الفنان حالة ارتباك وجودي قاهر؟

ونبني نظريتنا على فرضيّة التشّكيك في قدرة العالم على رد اعتبار الهُويّة للإنسان الأصيل خارج حدود الفنون البصريّة والفنون التّشكيليّة؛ فالفن محور التحولات التي يمكن لها ربما أن تخدم الإبداع والأصالة خلال اصطدامهما بالحداثة.

وهدف الدّراسة هو إبراز إحدى وظائف العين-الفنانة وهي رؤية النسيان، بمعنى الخروج من باب اليقين بالأشياء. فالعين الحقّ هي التي تعنى بالإرباك وهو باب من أبواب تأويل ماهيّة الهُويّة الخلاقة والمتجددة في تجذرها، فتعيد عين الفنان ويده خلقها بفرادتها في وجه محاولات الاستلاب. إنّ عين الفن الحديث تصل الهُويّة بالتّراث. الفن ليس يقينًا، بل هو مجبول بالشّك الذي يحفز البحث في جوهر الأشكال الهندسيّة.

ويتوسل المبحث هذا منهجيّة المقارنة الفنيّة بين أسلوب ونهج جبران طرزي في تمثيل الإرث الفني المشرقي، وأسلوب ونهج مدرسة الدّار البيضاء لما تمثله من إرث وثقافة المملكة المغربيّة الشّريفة.

وترسي هذه الدراسة مخططًا تصاعديًّا لبلوغ الهدف، بدءًا من التّربية الفنيّة المزدوجة التي تلقاها جبران طرزي وتأثير الفن المغربي مباشرة في تشكيل عينه الفنيّة؛ مرورًا بتحليل أساليب فنية طليعيّة محددة لديه ولدى جماعة الدار البيضاء للفنون؛ وصولًا إلى دور هذه الأساليب في الحفاظ على القيم الإنسانيّة والثقافيّة المتجذرة في روحانيّات المشرق والمغرب.

 

الكلمات المفتاحيّة: العين، النسيان، فن، جبران طرزي، مدرسة الدار البيضاء للفنون، المشرق، المغرب، عربي، تراث، هوية، حداثة، طليعي، المربع، ثقافة، اغتراب.

“ Rotation du carré, quadrature du cercle, cubature de la sphère et mise en sphère du cube, puis rotation du cube et quadrature du cercle, ainsi que d’autres fécondations de formes qui prêtent aux émanations géométriques une confusion dans le décodage visuel, s’avérant inhérent à la perplexité (al hira) en soufisme, perplexité située entre le doute et la certitude et marquée par l’interpénétration de leurs états respectifs…“ (Asaad Arabi).

Introduction 

 

       Dans cette étude, nous envisageons de traiter l’intégration complexe de l’artisanat, du patrimoine en général et de la modernité dans les expériences plastiques contemporaines, notamment le choix des formes géométriques, de l’artiste libanais Gebran Tarazi et de l’Ecole avant-gardiste de Casablanca.

       Le prologue de notre ouvrage L’œil et l’oubli[i] n’est pas sans être provocateur : « l’œil ne voit pas ». Cette provocation déclenche la problématique de la présente étude : est-ce que la marche de l’artiste vers l’intégration difficile est un accès vers un monde où peut régner la complicité entre héritage et altérité ? ou bien un retrait total du monde, ce qui signifie oubli, autrement dit, cécité et mort ? Cet oubli est-il refus de l’aliénation ? Est-il refus de dépendre entièrement de l’héritage ou de la modernité ? Quelles formes géométriques s’adaptent-elles le mieux à l’incertitude d’être dans un contexte historique délicat tant au Liban qu’au Maroc au XXe siècle ?

       L’hypothèse qui sous-tend cette recherche est la suivante : le regard artistique deviendrait conscience et serait à même de réinventer l’heureuse intégration où se croiseraient les contraires sans fusion : le patrimoine et la modernité, l’identité et le renouvellement culturel.

       L’objectif est de montrer que l’œil et la main artistes véhiculent de nouveaux rapports constructifs et transcendantaux. L’auteur se base sur une approche comparative de l’art libanais moderne représenté par Gebran Tarazi et l’art marocain représenté par l’Ecole de Casablanca aux niveaux plastique et contextuel.

       La présente réflexion évolue en évoquant d’abord l’aspect biographique de Gebran Tarazi ; puis, le rapport rhizomatique de l’artiste avec le Maroc notamment concernant l’éducation de l’œil comme conscience visuelle ; ensuite, un regard comparé entre la conception de l’art chez Tarazi et le Groupe 65 autorise d’examiner le choix des formes géométriques et leurs dimensions ainsi que la conscience visuelle dans sa dimension culturelle identitaire.

 

Aperçu biographique 

 

L’artiste Gebran Tarazi (1944-2010) naquit dans une vieille demeure traditionnelle à Damas. Il grandit au sein d’une famille qui exerçait l’artisanat oriental il y a désormais plus de 160 ans, notamment virtuose dans l’art de l’arabesque et la peinture à motifs végétaux en relief ; à titre d’illustration, la décoration de luxueux châteaux levantins et les antiquités orientales cuivrées et incrustées d’argent[ii] qui traversèrent les villes de Damas, Beyrouth, Alexandrie et Jérusalem.

L’artiste Gebran Tarazi vécut une période de son enfance au Maroc jusqu’à la fin des années 1950, où sa mémoire visuelle s’imprégnait des arts et des antiquités artistiques marocains qui vont affiner par la suite ses compétences artistiques. Depuis son plus jeune âge, il était féru de lecture en littérature française notamment. Le retour de la famille à Beyrouth en 1959 annonça le début de sa carrière en artisanat arabe ; il entreprit ensuite des études en philosophie, puis se spécialisa en droit, et obtint la licence.

En 1996, il publia à Paris son roman Le pressoir à olives[iii]. Ses œuvres créatrices furent exposées dans des musées locaux et des musées internationaux ; une part de ses travaux, renfermant une collection complète, fut introduite dans « Le Musée arabe d’art moderne » au Qatar en 2015.

       Son expérience créatrice a été couronnée de deux ouvrages, à savoir Variations géométriques en 12 séries, monographie publiée en 2007 aux éditions La Maison des Beaux-Arts au Liban : elle reproduit la vision philosophico-artistique de Gebran Tarazi sous forme de l’essai « Besoin d’Orient » ; le second ouvrage intitulé Douze saisons, a été publié aux éditions Zamân Books en France en 2017. En hommage à l’apport de Gebran Tarazi à l’art moderne arabe et en témoignage de son authenticité libanaise, ses toiles furent exposées à Paris en 2016 auprès des œuvres du célèbre peintre Vasarely. Dans le même contexte, son expérience créatrice est intégrée dans le cursus académique à l’Université Libanaise.

 

Au commencement était la conscience visuelle :

 

La conscience visuelle apparaît en filigrane dans des formes géométriques, verticalement et horizontalement agglutinées les unes aux autres ; leur contiguïté suggère un lien subtil entre l’intimité et l’étrangeté, contiguïté qui est en phase avec la cadence du vide résidant entre elles, et qui atteint plutôt leur état que leur signification comme dans un véritable état de passion. L’engouement pour ce qui relève du visuel[iv] est consubstantiel à Gebran Tarazi. En effet, depuis son enfance, il était sous l’emprise de la splendeur des formes géométriques qui le rendirent, à son insu, épris de l’orbe de l’art. C’est ainsi qu’un lien initial s’établit avec ce qui est replié dans le macrocosme tant au Maghreb qu’au Machrek. En effet, ce qui se façonne dans sa vision lors de son enfance, demeure et dure. Aussi fut-il éveillé à tout ce qu’il discerne dès son bas âge. Il voyait le Maroc, notamment la capitale Rabat, comme le pays de l’antique. “Un pays ou une ville laissent voir parfois plusieurs couches d’histoire dont les plus anciennes vivent encore d’étrange façon…”[v]. Gebran Tarazi n’en dit pas autrement lors de l’un de ses entretiens portant sur la source de sa conscience visuelle :

« Au Maroc, j’ai étudié les arts orientaux, surtout dans le domaine de la décoration, et j’ai découvert avec quelle audace les couleurs étaient disposées, avec quelle précision les formes géométriques étaient tracées. C’est l’essence de l’art islamique arabe »[vi].

S’étant exercé à modeler les formes géométriques sur les plans artisanal et artistique[vii], Gebran Tarazi – artisan et artiste – a pu se les approprier d’abord en les reproduisant, puis en procédant par itération[viii], avant de prêter enfin une oreille attentive au murmure de son âme. Au départ, c’est l’état de « celui qui, écoutant l’invocation spirituelle ou le dhikr, devient porteur d’un secret ; celui qui porte le Secret, transforme chaque situation en une voie à frayer ». Tendre l’oreille à l’âme des formes ne devient possible qu’à travers la lutte et l’endurance ; ne parcourent cette voie que ceux qui ont renoncé à ce qui n’est ni art ni beauté.

Recoupement de parcours et union de perspectives 

La persistance de l’artiste plasticien Gebran Tarazi à défendre l’identité arabe, tant au Maghreb qu’au Machrek, ne découle pas du repli sur le passé ou bien du décalage par rapport à la tradition. La teneur de son attitude vise la préservation de la particularité du contexte culturel et intellectuel qui distingue l’Orient de l’Occident européen. Examiner ses créations artistiques, suffit à confirmer notre propos quant au choix délibéré de l’artiste de revendiquer l’identité arabe. Ceci étant vrai dans la mesure où « celui qui analyse la vie et l’art de cet artiste, confirmera sa foi dans la nécessité de rompre avec les traditions artistiques en vue de surpasser la réitération des anciens styles, sans pour autant sacrifier l’adhésion à l’identité arabe, et ce, loin de toute flatterie, de tout compromis et de tout mercantilisme artistique »[ix].

           Dans ce contexte, il serait envisageable de procéder à une comparaison entre la tendance de Gebran Tarazi et celle du Groupe 65 (Ecole de Casablanca)[x] vis-à-vis de la pratique artistique, généralement marquée par la scission de l’entité artistique lors de la période coloniale française et la période post-indépendance. Si cette comparaison dévoile des parcours croisés, alors ce cheminement témoigne d’une union de perspectives. Le souci du Groupe 65 (École de Casablanca) étant de réhabiliter l’identité visuelle et le patrimoine marocains, les discours de certains artistes et intellectuels du Groupe 65 se hissent pour condamnation de cette scission.

           A ce propos, l’article de l’artiste plasticien Mohamed Chabâa “Pour un nouveau regard de la ville” l’atteste bien : « Actuellement, nous sommes en proie à la souffrance liée à la scission de notre entité ; nous traversons cette division imposée par la colonisation afin de transformer le Maroc en marché commercial, par la lutte contre l’industrie locale nationale et son progrès, industrie jugée désuète »[xi].

L’artiste libanais Gebran Tarazi a emprunté le même discours que celui du Groupe de Casablanca, renfermant son point de vue sur les arts visuels du Machrek : « Mais je me suis alors posé une question à laquelle toute mon œuvre ultérieure tente de répondre : peut-on réussir à développer un art moderne qui reste authentiquement arabe ? »[xii]. Il ajoute : « La plupart [des artistes arabes] se trouvent sous l’influence de l’Occident, soit qu’ils aient honte de leur tradition, soit qu’ils l’ignorent tout simplement. L’art géométrique est devenu une sorte de marque de fabrique qui permet d’écouler plus facilement des produits artisanaux auprès des touristes »[xiii].

Son œuvre artistique laisse transparaître son point de vue sur la lutte contre toutes les formes d’aliénation. Son essai philosophique, Besoin d’Orient, en est la clé de voûte : Gebran Tarazi émet les mêmes propositions et idées reposant sur l’édification d’un art moderne et contemporain, émanant de l’authenticité artistique et historique et rejetant l’imitation servile de la modernité occidentale. Bien avant sa période contemporaine, son expérience artistique renfermait l’ensemble des arts traditionnels marocains, à l’exception des arts traditionnels levantins. Tout au long de sa vie, ses yeux n’ont cessé d’adorer les merveilles qu’ils ont contemplées. Ses yeux s’émerveillaient devant la magnificence de l’architecture du Maghreb et du Machrek, ainsi que devant les ornements muraux et les façades. En référence à l’écrivain et intellectuel marocain Abdelkebir Khatibi, il est question de retour à ce qui fut oublié et d’éveil de ce qui fut déposé dans « les racines naturelles et historiques qui déterminent l’entité de l’homme ».

Les formes de la conscience et la nature 

 

« Le Proche (qarib), celui qui vient frapper à la porte, apporte avec lui, les règles de bienséance et le silence de sa vie la plus intime. Il nous approche et nous enveloppe, avec précaution ou avec force. Il nous prend à témoin, cherche de l’appui, de l’aide ou fait semblant de ne rien nous prendre. Il donne du temps, et que peut-on mieux partager avec ceux que l’on aime ? C’est le temps qui ramène le Proche et l’éloigne de nous. Il arrive que nous le perdions de vue, et même de cœur. Mais toujours il revient. C’est parfois un fantôme, mais si proche, que nous remontons le temps qu’il nous a accordé, dans l’intimité, durant les fêtes et les deuils »[xiv].

Ainsi en est-il de la forme carrée, espace de création chez Gebran Tarazi. Le carré est statique – mobile, sédentaire – itinérant dans la conscience et la nature même de l’artiste. Dans son article intitulé “Le lexique des arts plastiques méditerranéens dans l’art islamique”[xv], l’artiste et critique d’art Asaad Arabi rappelle le propos du psychologue John Dewey pour qui « le concept de la forme carrée constitue une lexie de base dans les tréfonds de l’homme (son inconscient collectif) ». Il est vrai que le carré est une forme géométrique, mais, au préalable, il constitue « une partie de la connaissance humaine qui se situe entre conscience et nature”[xvi].

Au plus profond de son être, Gebran Tarazi est épris du carré[xvii]. Cette fascination s’étend par-delà sa forme géométrique : le carré signifie l’âme qui habite l’artiste. Au reste, son enfance raconte l’histoire de ce charme, c’est que seul le carré demeure le commencement et l’aboutissement de son art, constituant à la fois une forme géométrique et un symbole ; Gebran Tarazi reconnaît sa passion pour le carré dès la tendre enfance. Il restait envoûté par son omniprésence dans la majeure partie de son œuvre. Le carré s’imposait comme un motif de prédilection, en dépit de l’enchevêtrement des formes et des volumes. L’artiste n’en disait pas autrement [lors du même entretien sus-cité] : « Pour moi, je suis parti d’une idée fondamentale présente au cœur de l’art islamique, celle de la formation du carré, par la juxtaposition d’une horizontale et de sa perpendiculaire. Puis j’ai tenté de développer cette idée, dont j’ai proposé trente-six réalisations visuelles »[xviii].

Dans l’œuvre de Gebran Tarazi, l’entrelacement des formes semble révéler une existence originelle, comme si ce motif résidait dans sa nature première, bien avant qu’il ne se mue en une seconde nature : l’art. D’ailleurs, l’incipit du roman Le pressoir à olives, en est une parfaite expression :

« Nous sommes nés un jour de la verdure plein la vue. Allons répandre la parole aux rythmes du simoun. Notre belle médina blanche s’affadit sur la mer. Allons vers les déserts du sud. Là-bas la terre est rouge, rouge ocre peut-être »[xix].

         Dans le même contexte, le poète et critique d’art Samir Sayegh[xx] commente ainsi ce phénomène : « L’entrelacement des formes constitue une langue à part : les formes géométriques se transforment dans leur structure et leur dialogue en lexies. Une fois réalisé, le système mathématique implicite qui régit leur parcours, se mue en faits et en vérités ; ainsi, l’œil se manifeste pour lire et contempler et le cœur pour jouir et apprécier » …

 

Tendance culturelle  

 

L’œuvre de Gebran Tarazi témoigne d’emblée d’un profond ancrage dans la culture du Machrek et du Maghreb. Elle tisse un dialogue constant entre authenticité et renouveau, refusant d’opposer la tradition à la modernité. Ainsi, la démarche de l’artiste s’apparente à celle de nombreux intellectuels arabes qui ont abordé la problématique de l’héritage et de la modernité : elle se traduit par un ancrage assumé dans sa propre culture et dans son propre art, tout en maintenant une ouverture modérée à l’altérité. Certes, pendant les années soixante et les années soixante-dix du siècle dernier, l’insoumission et le refus d’exercer le métier familial ont disposé Gebran Tarazi à l’ouverture à la modernité littéraire et artistique. Pénétré par la pensée de gauche, il y a puisé des concepts, sans pour autant y adhérer au sens politique du terme. Cette position lui a permis de tisser des liens et des amitiés culturels et intellectuels avec des figures de proue, entre autres le dramaturge communiste Jalal Khoury[xxi], l’écrivain-avocat Oussama El Aref[xxii], le poète et critique d’art Samir El Sayegh, le romancier Elias Khoury[xxiii], …

Conclusion 

       Les styles artistiques de Gebran Tarazi et de L’Ecole de Casablanca ont en commun la tendance à un art visuel moderne qui ne représente pas le réel, qui ne démontre pas le monde extérieur comme une certitude donnée. Les émanations géométriques sont le foyer de l’ancrage patrimonial et de l’ouverture tempérée à la modernité : il en résulte un art soutenu par une complicité qui n’est pas sans rendre le regard agréablement perplexe, d’autant plus que cet art est une monstration abstraite qui laisse émerger l’essence spirituelle, essence inhérente au Machreq et au Maghreb.

Références bibliographiques

-1Abdelkébir KHATIBI, Politique et tolérance, in « Empreintes, Mélanges offerts à Gacques Levrat », Al Asas / La Source, Rabat, 2000.

-2Asaad ARABI, Le lexique plastique méditerranéen dans l’art islamique, (Al moufradat attachkiliyyah fil fann al islami), Revue Mawaquef, n° 64.

-3Boujemaa ACHEFRI:

– L’Art entre le Verbe et la Forme, éditions Arrabita, Maroc, 1995.

– L’œil et l’oubli : Réflexions esthétiques autour des expériences artistiques (Tome I), publié en 2020 à compte d’auteur.

-4Gebran TARAZI:

  • “Gebran Tarazi, de l’artisanat à l’art moderne”, entretien avec Ahmad Bazoun, le quotidien libanais Al Safir, 6 mai, 1993.
  • Le pressoir à olives, L’harmattan, Paris, 1996.
  • Variations géométriques en 12 séries, La maison des Beaux-Arts, Liban, 2007.
  • Douze saisons, monographie dirigée par Morad Montazami, Zamân Books, France, 2017.

5- Khudair AL ZAIDI, Gebran Tarazi. Parcours d’une création artistique du Machrek, (Gebran Tarazi. Siratou Ibda’a fanni machriqui), Impression Al Adib, Amman-Jordanie, 1ère impression 2024.

-6Michel SERRES, «Erres dans les cimetières», in Statues: le second livre des fondations, Essai, Editions François Bourin, Paris, 1987.

-7Mohamad CHABÂA, La conscience visuelle au Maroc, (Alwa’you lbasari bel maghreb), Publications de l’Union des Ecrivains du Maroc, 2001.

Sitographie

-8https://www.lejournaldesarts.fr/expositions/lecole-de-casablanca-une-modernite-assumee-148762

-9https://test.telquel.ma/2021/05/07/boujemaa-achefri-ecrit-contre-loeil_1721398

-10https://bloc9art.com/art-mag/lart-moderne-et-contemporain-au-maroc/

[1]–  He is a Moroccan poet, essayist, visual arts critic and former head of the Aesthetics Workshop at the FLHS, Ben M’sik, Casablanca. He is a member of both the Union of Moroccan Writers and the Association of Art Critics, and Publishing Director of Friends of Dionysus and Art Archive magazines. He spent 24 years as Editor-in-Chief of Al-Watan Al-An.Email: amiesdedionysos@gmail.com

شاعر وكاتب وناقد فني مغربي في مجال جماليّات الفنون البصريّة، وهو عضو اتحاد كتاب المغرب، وجمعيّة نقاد الفن، ومدير نشر مجلتي “أصدقاء ديونيزوس” و”آرت شِيڤْ”. شغل إدارة محترف الجماليّات بكلية الآداب والعلوم الإنسانيّة بنمسيك بالدّار البيضاء. كما ترأّس تحرير جريدة “الوطن الآن” على مدى 24 سنة.

[2] – professeure de Lettres françaises et d’études culturelles à l’Université Libanaise. Chercheure en brachylogie et en études transdisciplinaires. Email : dimahamdan@ul.edu.lb

أستاذة اللغة الفرنسية وآدابها والعلوم الثقافية في الجامعة اللبنانية. باحثة في الدراسات الابراخيليّة والدّراسات العابرة للمناهج.

[i] – L’œil et l’oubli: Réflexions esthétiques autour des expériences artistiques (Tome I), publié en 2020 à compte d’auteur.

[ii] – L’ouvrage Douze saisons, dirigé par Morad Montazami et cité dans le corps de la présente recherche, renferme des modèles artisanaux des miroirs et coffres en couleurs minutieusement travaillés par Gebran Tarazi.

[iii] – Ce roman constitue une référence géographique, sociale et historique sur le Maroc du XXe siècle. Sur le plan littéraire, il déclenche des problématiques relatives à la modernité tant littéraire qu’artistique.

[iv] – Gebran Tarazi réalise sa conception personnelle des formes géométriques qu’il baptise «Le Qayem-Nayem»: c’est un modèle géométrique abstrait basé sur l’articulation de concert du rectangle dressé, vertical ou Qayem et du rectangle couché ou horizontal (Nayem). Les sources d’inspiration de base sont l’art indien, la calligraphie arabe, la calligraphie chinoise, comme l’estampe japonaise, la miniature persane et l’icône melkite. Il suffit de se référer à l’Avant-propos aux pages 9 et 10 de la monographie Variations géométriques en 12 séries, citée par l’auteur de cette étude Boujemaa Achefri. L’œil peut y parcourir les séries en couleurs du Qayem-Nayem finement expliquées par Tarazi.

[v] – Michel Serres, «Erres dans les cimetières», in Statues : le second livre des fondations, Essai, Editions François Bourin, Paris, 1987, p. 67.

[vi] – “Gebran Tarazi, de l’artisanat à l’art moderne”, entretien avec Ahmad Bazoun, le quotidien libanais Al Safir, 6 mai, 1993.

Nous suggérons au lecteur de se conférer à l’ouvrage Gebran Tarazi. Douze saisons, Zamân Books, édité par Mourad Montazami, p. 312. (Note de la traductrice).

[vii] – L’entreprise familiale de Gebran Tarazi s’est installée au Royaume Chérifien pendant des années considérées comme décisives dans la formation artistique de Gebran Tarazi: au Liban, l’artiste hérita l’amour de l’artisanat familial et de la décoration, il pratiqua un métier riche et divers; quant au Maroc où il vécut pendant des années, il exerça son charme sur l’artiste et contribua à son éducation visuelle. Son talent d’artiste insistait et il ne manquait pas de répondre à cet appel et de le développer au retour au Liban, comme il le cite dans son essai philosophique Besoin d’Orient: «En 1988, à 44 ans, je m’établis hors de la ville après la liquidation de l’entreprise familiale où, pendant plus de vingt ans, j’ai travaillé avec un frère aîné craint et adulé. Dans l’espoir de collaborer de nouveau avec lui, j’entreprends la peinture de plafonniers en bois conçus pour chapeauter produits dans ses ateliers. Rompant avec mon passé de décorateur, je m’acharne à faire, défaire et refaire chaque panneau peint»; Tarazi cite le propos d’un critique d’art qu’il reçut lors de ses premiers travaux d’artiste: «L’artiste est un artisan qui s’aventure hors des limites de son savoir-faire», Besoin d’Orient, in Douze saisons, ibid., p. 281.

[viii] – L’itération n’est pas une simple répétition imitative: c’est avec doigté que Tarazi assemble la ligne horizontale avec la ligne verticale et en crée des formes géométriques différentes d’elles-mêmes. L’assemblage des formes est tellement rythmé qu’il place le lecteur sur le terrain du zikr soufi. D’ailleurs, Gebran Tarazi explique son expérience artistique lors de son entretien avec Ahmad Bazoun: «Cette juxtaposition de la ligne verticale et de la ligne horizontale dans le Qayem-Nayem symbolise le mouvement apparent du soleil, et l’on dit que ce sont les Soufis qui ont inventé cette forme, ils y voient en effet un rapport avec le mouvement circulaire qui amène à l’union avec le Créateur», in Douze saisons, p. 313.

[ix] – Khudair Al Zaidi, Gebran Tarazi. Parcours d’une création artistique du Machrek, (Gebran Tarazi. Siratou Ibda’a fanni machriqui), Impression Al Adib, Amman-Jordanie, 1ère impression 2024, p. 22.

[x] – L’Ecole de Casablanca est un mouvement d’art moderne marocain de grande renommée, initié dans les années 60. Fondée par des figures de proue dans le domaine de la peinture, à savoir Farid Belkahia, Mohamed Melehi et Mohamed Chabâa, elle transforme l’art marocain en intégrant le patrimoine culturel dans l’art moderne. https://www.lejournaldesarts.fr/expositions/lecole-de-casablanca-une-modernite-assumee-148762

[xi] – Mohamad Chabâa, La conscience visuelle au Maroc, (Alwa’you lbasari bel maghreb), Publications de l’Union des Ecrivains du Maroc, 2001, p. 33.

[xii] – Op. cit., Gebran Tarazi. Douze saisons, entretien avec Ahmad Bazzoun, p. 312.

[xiii] – Ibid.

[xiv] – Abdelkébir Khatibi, Politique et tolérance, in «Empreintes, Mélanges offerts à Gacques Levrat», Al Asas / La Source, Rabat, 2000, p. 22.

[xv] – Asaad Arabi, Le lexique plastique méditerranéen dans l’art islamique, (Al moufradat attachkiliyyah fil fann al islami), Revue Mawaquef, n° 64, p. 120.

[xvi] – Ibidem, p. 132.

[xvii] – Commentant l’art de Gebran Tarazi, le journaliste et critique d’art libanais Joseph Tarrab dit que la mise au carré reflète la quadrature de l’univers: juxtaposé avec des rectangles, le carré est bien plus qu’une simple forme géométrique. L’œuvre devient métaphore abstraite du monde.

Consulter l’étude de Joseph Tarrab portant le titre « Gebran Tarazi : “Mer carrée”. Vision du monde », in Douze saisons, p. 318-319.

Le même texte a été publié à l’occasion de l’exposition «Mer carrée» de Gebran Tarazi à la galerie 50 X 70 à Beyrouth en 1997.

[xviii] – Op. cit., entretien avec Ahmad Bazzoun.

[xix] – 11- Gebran Tarazi, Le pressoir à olives, L’harmattan, Paris, 1996, p. 9.

[xx] – Calligraphe libanais révolutionnaire, poète et critique d’art (né en 1945).

[xxi] – Dramaturge libanais (1933-2017), metteur en scène, comédien, essayiste et professeur à l’Institut d’études scéniques, audiovisuelles et cinématographiques de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Il a à son actif plusieurs ouvrages.

[xxii] – Avocat et écrivain libanais contemporain.

[xxiii] – Romancier et dramaturge libanais (1948-2024); figure connue de la littérature arabe. Auteur d’une fresque littéraire sur la guerre, l’exil et la mémoire.

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