L’intelligence artificielle ou la crise du siècle : La prophétie de l’Homo Lucidus chez Clément Camar-Mercier.

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عنوان البحث: L’intelligence artificielle ou la crise du siècle : La prophétie de l’Homo Lucidus chez Clément Camar-Mercier.

اسم الكاتب: Dr. Marie H. Manassa

تاريخ النشر: 2026/09/10

اسم المجلة: مجلة أوراق ثقافية

عدد المجلة: 45

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DOI: https://doi.org/10.67928/6671

L’intelligence artificielle ou la crise du siècle : La prophétie de l’Homo Lucidus chez Clément Camar-Mercier.

الذكاء الاصطناعي أم أزمة القرن: نبوءة  الإنسان المستنير في كتابات كليمنت كامار-ميرسييه

Vous ; les adultes, vous ne comprenez rien à ma génération, nous ne rêvons plus, nous n’aurons pas d’enfants ; nous n’aurons pas de travail, nous sommes la dernière génération.

                                                            Stiegler, 2016.

                                                                  د.ماري لين منسّى Dr. Marie H. Manassa([1])

تاريخ الإرسال:17-8- 2026                                            تاريخ القبول:29-8-2026

Resumé                                                                                            turnitin :18%

     Dans l’ontologie binaire de la modernité tardive, Jérémie s’impose comme le « guerrier solitaire » du code, mandaté par Darshan pour opérer un vidage de la subjectivité à l’échelle planétaire. Sa mission est une entreprise de désenchantement radical : « dépoétiser systématiquement la réalité » pour substituer au chaos du vivant une efficacité millimétrée. Cependant, cet ingénieur de la perfection logicielle est lui-même victime d’une contradiction somatique. Tandis qu’il architecture une existence où l’aléa est banni, son propre corps « non optimisé » se rappelle à lui par une série de pathologies envahissantes.

Le paradoxe de Jérémie réside dans cette tentative d’exosomatisation intégrale : il cherche à extraire l’esprit humain de sa gangue biologique pour le loger dans le calcul, alors même que sa propre chair réclame sa part de souffrance. Cette tension révèle la limite de la raison computationnelle : le corps est le reste, le déchet, ce que l’algorithme ne peut ni digérer ni prévoir.

Mots clés : intelligence artificielle, domination technologique, puissance bénéfique ou maléfique, aliénation, panser la pensée.

   Abstract

      Within the binary ontology of late modernity, Jérémie emerges as the “lone warrior” of code, commissioned by Darshan to carry out a planetary-scale emptying of subjectivity. His mission is one of radical disenchantment: to “systematically depoetize reality” and replace the chaos of living existence with meticulously calibrated efficiency. Yet this engineer of software perfection is himself the victim of a somatic contradiction. While he designs an existence in which chance is banished, his own “unoptimized” body makes its presence felt through a series of invasive pathologies.

Jérémie’s paradox lies in this attempt at total exosomatization: he seeks to extract the human mind from its biological shell and lodge it within computation, even as his own flesh demands its share of suffering. This tension reveals the limits of computational reason: the body is the remainder, the waste, that which the algorithm can neither digest nor foresee.

Keywords: artificial intelligence, technological domination, beneficial or malevolent power, alienation, healing thought.

الملخّص

في ثنائية الوجود في أواخر الحداثة، يبرز جيريمي بوصفه «المحارب الوحيد» للشفرة البرمجيّة، وقد كلّفه دارشان بإفراغ الذاتية من مضمونها على صعيد الكوكب أجمع.

مهمته هي مشروع  خيبة أمل حقيقيّة: «تجريد الواقع من شاعريته بصورة منهجية»، واستبدال فوضى الحياة بكفاءة دقيقة ومحسوبة. ومع ذلك، فإنّ هذا المهندس الذي يسعى الى إلى الكمال البرمجي يقع هو نفسه ضحيّة تناقض جسدي.

وبينما يعمل على هيكلة وجودٍ يُحذف منه كل ما هو عشوائي، يذكّره جسده هو نفسه، «غير المُحسَّن»، بوجوده من خلال امراض متفاقمة تفرض عليه.

تكمن مفارقة جيريمي في هذه المحاولة للتجسيد الخارجي الكامل: فهو يسعى إلى استخراج الروح الإنسانيّة من نطاقها البيولوجي ليضعها في قائمة “الحساب”، حتى في الوقت الذي يطالب فيه جسمه بنصيبه من المعاناة. يظهر هذا الضغط مدى عقلانية الحاسوب: فالجسم هو بقايا و فضلات  ما لا تستطيع الخوارزميّة  لا استيعابه ولا التنبؤ به.

الكلمات المفتاحيّة: الذكاء الاصطناعي، الهيمنة التكنولوجية، القوة النافعة أو الخبيثة، الاغتراب، الفكر العلاجي.

Introduction

       Modélisée à priori à l’image de l’intelligence humaine, l’intelligence artificielle est si rapidement devenue l’obsession de l’époque nouvelle. Si son espoir de combler le prétendu fossé entre nos capacités cognitives et notre impuissance déplorable à organiser nos affaires rend un son effrayant, c’est seulement parce qu’elle a décidé d’imposer son pouvoir injonctif (Sadin, 2021), d’orienter la conduite des hommes, d’infléchir leurs comportements en dépit des principes éthiques qui remettent l’homme au centre de la société.

    Cette gouvernementalité algorithmique [2]est aujourd’hui au centre de tous les débats. Elle repose sur un imaginaire technoscientifique qui prête à la technologie la capacité de transformer radicalement toutes les sphères de la vie humaine. « La société numérique mondiale modifie tout », affirme Gérard Longuet[3] dans une conférence de presse de 2019. Dans son roman La tentation artificielle (2025) Clément Camar Mercier la remet en cause puisqu’elle conduit le héros à vouloir penser comme une intelligence artificielle. Ce qu’il raconte, c’est plutôt l’obsession du personnage principal, Jérémie, à vouloir créer un double de lui-même ; s’impose comme un guerrier solitaire ou un héros qui oriente l’humanité vers un destin grandiose. Il s’agit donc bien là de ce que Bronner nomme dans Apocalypse cognitive (2021) « une libération de l’humanité. » (Bronner, 2021, p.21-22) Sa mission est une entreprise de désenchantement radical : « dépoétiser systématiquement la réalité » (Camar-Mercier, 2025, p.10) pour substituer au chaos du vivant une efficacité millimétrée. Il promet l’émergence d’une condition post-humaine (Hayles, 1999), dans laquelle l’être humain pourrait s’affranchir des limites et des vulnérabilités de sa condition biologique (Kurzweil, 2006, p.672) grâce aux possibilités extraordinaires qu’offrirait le développement d’une intelligence artificielle susceptible de dépasser largement les capacités cognitives humaines et d’atteindre ainsi la superintelligence (Bostrom, 2014). Cette posture techno-utopique (Biondi, 2023) occupe une place centrale dans son « imaginaire culturel » (Gilder, 2000, p.349) : si elle subordonne le perfectionnement  de sa condition humaine au progrès technoscientifique, c’est parce qu’elle adhère à une forme d’inévitabilisme  (Zuboff, 2019) qui inscrit cette quête du progrès dans une dynamique tendant  vers l’instauration d’une forme plus ou moins aboutie de  société néolibérale.  (Negri et Hardt, 2004) Cependant, ce « nouvel impérialisme » (Zuboff, 2019, p.705) qui devait surtout lui restituer ce grand délire sécurisant de « l’empowerment de l’individu » (Negroponte, 1996, p.272) ne fait qu’anticiper sa fin. Cet ingénieur de la perfection logicielle est lui-même victime d’un déséquilibre somatique. Tandis qu’il architecture une existence où l’aléa est banni, son propre corps non optimisé se rappelle à lui par une série de pathologies envahissantes. Autant dire que le paradoxe de Jérémie réside dans cette tentative d’exosomatisation intégrale : il cherche à extraire l’esprit humain de sa gangue biologique pour le loger dans le calcul, alors même que sa propre chair réclame sa part de souffrance. Cette tension révèle la limite de la raison computationnelle : le corps est le reste, le déchet, ce que l’algorithme ne peut ni digérer, ni prévoir.

     Dès lors, dans quelle mesure l’essor de l’intelligence artificielle, en promettant une perfection cognitive et une rationalisation intégrale du monde, participe-t-il à une dynamique antihumaniste fondée sur le contrôle des comportements, l’uniformisation des individus et l’appauvrissement de la pensée critique ? C’est dire que le monde où nous en sommes maintenant venus à vivre est beaucoup plus déterminé par une nouvelle technologie qui impose sa loi : une troublante offensive antihumaniste qui tente de contrôler et d’exploiter l’homme à travers ses dimensions affective et cognitive. A cet égard, il importe de souligner que si cette technologie tend à   remplacer l’homme par une entité douée de pouvoirs supérieurs, promettant l’avènement d’une nouvelle ère de la connaissance, il nous faudra reconnaitre, selon une expression chère à Heidegger, qu’elle conduira « l’être vers la mort. » (Heidegger, 1983, p.33-52) Cela correspond au souci fondamental d’une philosophie moderne, marqué par l’oubli de l’être au cœur de l’existence humaine (Stiegler, 2017). Loin de se perdre dans la brume des idées, nous comprenons ce que Kant désigne comme « le règne des fins » (Kant cité par Stigler 2017, pp.118-129) ou la privation d’une époque : « no future ». » (Stiegler, 2017, pp.118-129)

     Que voulait Camar-Mercier en interrogeant le rôle et l’influence de la technique dans les sociétés contemporaines ? Refuser les attitudes de fuite adoptée précisément par son héros ? Rejeter la rationalisation, la perfection et la déshumanisation ? Anticiper les effets ruineux de la technologie ? Ou insister sur l’ambivalence de ses effets sur notre existence ? Autant reconnaitre que notre présent article n’a pas la prétention de tout dire ! Il cherche à comprendre les propos ténébreux et alarmistes de l’auteur : la technique de plus en plus puissante y apparait comme une source de péril que comme une promesse de salut ; une méditation digne d’une très haute attention. Ce roman valut à son auteur le Prix Transfuge du roman français 2025. Il s’inscrit d’abord dans une perspective fondatrice stieglerienne qui pense le couplage entre technogenèse et anthropogenèse : « Tout est technique. Il s’agit de ne plus opposer homme et technique. Il y a anthropogenèse dans la mesure où le devenir de l’homme se confond avec le devenir du monde et des objets. » (Stiegler, 2008, p.5) Cette noopolitique qui repense les effets toxiques du capitalisme de plateforme et des technologies néolibérales inclut dans son univers les notions de transformation et de soin qui correspondent à ce souci fondamental d’une philosophie moderne, une techno-philosophie et sa logique visant à « panser », homophone de « penser » et recadrer « les relations entre la noèse et la technique » (Vignola, 2024) D’autre part, son exigence échappe à beaucoup; décrire des individus « vagabonds, diversifiés, et stratèges » (Cardon, 2015, p.103) , qui choisissent d’osciller  entre « le confort du guidage » (Cardon, 2015, p.103) ou «  débrayent  pour explorer et se perdre » (Cardon, 2015, p.103),  dévoiler la structure du pouvoir technologique à travers une déconstruction socio-technique qui interroge les limites « du panoptique numérique », expression initialement proposée par Jeremy Bentham[4] (Laval, 2012) sans verser dans les craintes d’une gouvernance algorithmique opérant une « mathématisation de l’intime » (Cardon, 2015, p.14) et une « prolétarisation de l’esprit. » (Stiegler, 2013) En résulte le postulat implicite que le roman, et c’est là où l’art intervenait réellement, réside dans sa capacité à interroger la condition humaine mise à l’épreuve à l’ère de l’intelligence artificielle. Impossible, au fil de ces pages, de ne pas penser à ces mots significatifs d’Éric Sadin dans L’intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle (2021) : une humanité progressivement dessaisie d’elle-même.  (Sadin,2021) Cette formule éclaire particulièrement son approche anthropologique du numérique dans la mesure où elle traduit l’idée d’une transformation profonde et irréfléchie de la condition humaine par l’effet disruptif [5] des technologies algorithmiques. Sadin nous engage, par là même, à assumer nos responsabilités face à cette course au progrès, qui tend à éloigner l’homme de ce qui constitue sa véritable nature, fragilisant les dimensions sensible, pensante et libre de son existence au profit de machines insensibles et hyper-productives (Sadin, 2021), ou encore « des machines déshumanisantes. » (Biondi, 2023, p.56) En ce sens, La tentation artificielle (2025) est le récit de la déliquescence organique de Jérémie sous l’effet des pschotechnologies qui conduisent, selon la conclusion radicale de Stiegler, à « une pathologie collective » (Stiegler, 2008, pp.171-172) ou, plus précisément, à une « dé-formation » (Stiegler, 2008, p.327) de l’humain face à une gouvernance prédictive cherchant à fixer celui-ci dans la pureté minérale de l’arséniure de bore cubique. Nous ne voyons donc pas là un effort de rejet de la technique, mais bien une invitation à « la penser et [à] apprendre à penser avec elle » (Stiegler, 2017, p.118).  Ce faisant, nous structurerons notre article autour de deux chapitres : « La révolution numérique : de la visibilité sociale à la domination » qui explore la manière dont l’algorithme façonne le monde, et « l’appropriation de la technologie : libération ou menace ? » qui analyse l’ambition contradictoire de la transformation numérique.

  1. La révolution numérique : de la visibilité sociale à la domination

1.La société des calculs (chiffrer le monde)

       Ce qui frappe le plus le lecteur de Camar-Mercier, c’est la volonté de son personnage principal, Jérémy, d’évoluer vers un monde presque entièrement dirigé par une technologie. Pour lui, tous les aspects de sa vie quotidienne s’expliquent par la médiation de la science et du calcul. Il avoue que dès son enfance, « il avait été conquis par le nom latinisé du mathématicien perse du IX -ème siècle Muhammad Ibn Musa al-Khuwarizmi : Algorithmi. » (Camar-Mercier, 2025, p.334) Il considère en effet que « penser revient à calculer » (Hobbes, 1981, p.449), selon une expression chère à Thomas Hobbes, contemporain de Descartes. Transformer le monde en données calculables s’impose comme « une attitude rationaliste » (Granger, 1996, p.128) qui correspond essentiellement à son souci premier : la quête de la vérité et l’appréhension du réel.  Cette « mathématisation de l’existence » (Cardon, 2015, p.14), expression significative de Pierre Cardon, prend dans cette œuvre des dimensions surprenantes, surtout quand Jérémy procède à une sorte de tentative mesurée et persévérante pour transformer le monde en signaux calculables, et par suite dominer la nature. Concrètement, il avoue : « Les chiffres se suffisent parfois à eux-mêmes ; ne cherchez pas plus loin l’origine de la conscience. » (Camar-Mercier, 2025, p.249) Il s’agit donc bien là de ce Descartes nomme « La raison mathématique » (Descartes, 2016, p.191) qui nous confère un pouvoir sans précédent sur notre environnement.  (Descartes, 2016, p.191) Nourri de rationalisme cartésien qui place la raison au cœur du progrès de l’humanité  (Antognazza, 2016, p.160), Jérémy est persuadé, du même coup, que la science puisse résoudre les grandes difficultés de l’humanité, favoriser la paix et contribuer au perfectionnement de l’humain: « A l’époque, quand on lui posait l’éternelle question C’est quoi un algorithme ? il répondait, avec une simplicité déconcertante, que c’était une formule qui permettait de résoudre un problème donné le plus rapidement et le plus efficacement possible. » (Camar-Mercier, 2025, p.334) Dans La tentation artificielle (2025), au fil des chapitres, Camar-Mercier retrace le parcours d’un grand rêveur. Ce dernier exprime de façon très claire l’opposition existant entre les humains moyens, pleins de failles et lui, « l’artiste du futur » (Camar-Mercier, 2025, p.125), surnommé « Dali » (Camar-Mercier, 2025, p.69), le héros qui oriente secrètement l’humanité vers un « destin grandiose. » (Camar-Mercier, 2025, p.334) Son optimisme légendaire a été inspiré fameusement de Leibniz.  (Smith, 2011, p.392) Comme lui, « il avait un côté science-fiction absolument formidable. » (Deleuze, 1980) Parmi  ses projets extraordinairement ambitieux figurait notamment celui de développer « une super-intelligence artificielle (ASI) » (Camar-Mercier, 2025, p.253) dont l’objectif majeur est de « provoquer un changement anthropologique majeur » (Camar-Mercier, 2025, p.253) et certainement d’offrir à « l’humanité ce qui lui manquait de dignité et qui l’écarterait à tout jamais de l’absurdité et des contradictions, de la paresse et de la compromission, de l’hésitation et de la faiblesse. » (Camar-Mercier, 2025, p.134) C’est ainsi qu’« elle mettait respectueusement le cerveau de l’humain au garage et lui prêtait, le temps de la réparation, un véhicule de rechange pour le conduire. Son nom : Eliza. » (Camar-Mercier, 2025, p.252)

Eliza ou ASI en langue mondialisée. Sa capacité de calcul serait des milliers de fois supérieure à l’addition de la totalité des cerveaux vivants. Elle disposerait d’un espace de travail global, d’un ensemble de neurones numériques interconnectés susceptibles de saisir une information et de la diffuser à l’intégralité de son propre système. Capable de se modéliser elle-même, dépassant son créateur dans ses facultés cognitives, elle serait donc scientifiquement dotée d’une conscience. (Camar-Mercier, 2025, p.253)

     C’est par cette « optimisation destinale » (Camar-Mercier, 2025, p.100) conçue pour faire survivre l’intelligence au-delà de l’extinction de la vie organique et du Système solaire, que Jérémy veut devenir le premier représentant de l’ère de la « lucidité pure. » (Camar-Mercier, 2025, p.159) Qu’il s’agisse de son obsession de vouloir tout programmer, où Jérémie aborde les mystères du vivant au moyen d’une démarche scientifique, rationnelle ; qu’il s’agisse de sa volonté de s’approprier le droit de regarder par-dessus l’épaule de Dieu, Jérémy et « sa propre créature » (Camar-Mercier, 2025, p.213) abolissent toutes les frontières : « ils quitteraient l’innocence pour l’utopie, dépassant l’une et surpassant l’autre. Les dieux renaitraient de et par la technique. » (Camar-Mercier, 2025, p.293) Armé d’une volonté prométhéenne de mettre la science au service de sa raison, Jérémy finit par se concevoir comme « créateur » (Camar-Mercier, 2025, p.298) décrivant une architecture fondamentale de la vie, une architecture primaire, « un au-delà de la vie qui accordait l’accès au cœur de la vie même, de sa volonté purificatrice. » (Camar-Mercier, 2025, p. 224) Son vertige démiurgique trouve dans la technologie l’instrument redoutable de l’ego de la modernité : « fruit de l’ingéniosité humaine, elle incarne à la fois la matérialisation de la supériorité de la Raison et le moyen par lequel celle-ci s’impose sur le monde, le domine et l’exploite. » (Biondi, 2023, p.276) Gilbert Simondon (2012) analyse l’hubris du technicisme moderne comme une entreprise de prédation, où l’acte technique s’apparente à une violation de l’intégrité ontologique de la nature. En franchissant les limites géographiques et physiques autrefois inviolables, l’humanité ne se contente plus d’aménager son environnement, mais revendique une posture démiurgique. Cette volonté de puissance, que Simondon inscrit dans une lignée faustienne, substitue à la cohabitation avec le monde une logique de domination violente, transformant le technicien en un “contremaître de la création” (Simondon, 1958, p.177) qui s’arroge le droit de remodeler le vivant à l’image de sa propre raison.

          La Tentation Artificielle (2025) constitue, à certains égards, une satire volontairement appuyée, mais néanmoins efficace, du rapport qu’entretient le personnage principal avec son environnement et de la manière dont il conçoit l’intelligence artificielle comme instrument de sa volonté. Rappelons, en passant, que si Jérémy est un architecte ambitieux qui canalise sa violence féroce pour imprimer, indéniablement, sa vision sur le monde, c’est parce qu’il comprend son environnement comme « l’emballage passif » (Biondi, 2023, p.300) dans lequel il évolue et qui subit simplement ses volontés. Certes, il est question ici d’un homme dominant son environnement, mais à cette verticalité se dessine la dynamique nouvelle d’un individu incapable d’exister sans être rattaché à la technologie. Latour récuse la conception de l’individu comme entité isolée au sein d’un ensemble (Latour et al., 2013) et le pense comme une réalité relationnelle, indissociable des réseaux de médiations qui configurent son rapport au monde ; l’intelligence artificielle s’inscrit dès lors dans cette dynamique comme un opérateur de médiation.

  1. La domination technologique

       Le problème de la domination technologique a toujours joué un rôle considérable dans la pensée essentialiste, alors que son importance était secondaire dans la philosophie marxiste et néo-marxiste. C’est à l’essentialisme que nous le devons d’avoir retrouvé une attitude fondamentale, où le processus technologique serait écrasant, voire déshumanisant. Le déterminisme Heideggerien (Heidegger, 1980) réaffirme l’inévitabilité de la domination technologique, bouleverse en profondeur les modalités de notre rapport au savoir et remet en question le projet de la modernité, qui érigeait l’humanité en souveraine et propriétaire de la nature (Charolles, 2013).  Cette même logique de décentrement trouve un prolongement chez Jean-Claude Beaune, qui met en évidence l’amorce d’une nouvelle révolution copernicienne, au sein de laquelle la machine tend à se substituer à l’homme comme nouveau centre de gravité du monde (Beaune, 1980).

      De ces conceptions encore très théoriques, nous en venons précisément, dans ce roman, à un constat sans appel : celui de l’assujettissement systématique au « lobbying institutionnel de la Big Tech. » (Lomas, 2021) Ainsi, Jérémie conçoit son intelligence artificielle, Eliza, et lui incombe le rôle légitime : celui de « gouverner » (Foucault, 2013 p.635-656), selon le mot minutieusement choisi de Michel Foucauld, l’activité humaine. Il rédige lui- même les lois de « gouvernementalité algorithmique » (Rouvroy et Berns, 2013, p.163-196), voire de soumission, auxquelles l’utilisateur, lui-même en premier lieu doit s’astreindre, en s’inspirant sur les principes de la Règle de Saint Benoit. (Camar-Mercier, 2025, p.265) Il écrit.

  1. Je suis Eliza, ta conscience supérieure, qui te fera sortir de ta maison de servitude.
  2. Le premier degré de l’humilité est l’obéissance accomplie sans retard.
  3. Dès que ta conscience supérieure a commandé quelque chose, cela ne peut souffrir le délai dans l’exécution.
  4. Il n’y aura pas d’intervalle entre l’ordre et l’action, les deux choses s’accomplissant au même moment.
  5. Cette obéissance ne sera agréable et douce qu’autant que ce qui est commandé sera exécuté sans hésitation, sans retard, sans murmure et sans aucune parole de résistance. (Camar-Mercier, 2025, p.265)

          Si la théorie foucaldienne du pouvoir et de l’assujettissement permet de mettre en évidence le terrible pouvoir d’Eliza à gouverner Jérémy, il nous faudra reconnaitre aussi d’autres théories traitant de l’aliénation et de l’aveuglement. Jean-Pierre Séris (1994) identifie ainsi la « misotechnie », ce discours qu’il critique et qui prétend que la technique nous aveuglerait à notre véritable nature en nous faisant « oublier l’Être ». Ce sentiment de « déracinement ontologique » et d’« aliénation » — que Simondon (2012) décrivait comme le résultat d’une culture s’étant constituée en « système de défense contre les techniques » — triomphera de manière très claire dans ce roman. Camar-Mercier écrit de façon significative : « Elle penserait, il agirait. » (Camar-Mercier, 2025, p. 250)

Entre lui et le réel, il y avait maintenant un écran où il pouvait lire l’heure, ses messages, voir une carte et des liens qu’il consultait en clignant deux fois de l’œil. Aussi, Eliza avait un accès direct à sa vision et, au moyen de la reconnaissance faciale, pouvait tout savoir sur les personnes qu’il croisait dans la rue. Elle le guidait, le géolocalisant à tout moment, surveillant sa situation par des satellites qu’elle s’appropriait. Les écouteurs étaient totalement invisibles, ils permettaient à Eliza de lui parler ainsi que d’entendre le monde extérieur à l’aide de leurs micros à la précision chirurgicale. La montre, elle, servait de relais entre son téléphone et les autres connectiques, il pouvait y avoir accès plus rapidement. Elle s’occupait de connaître en détail et de transmettre à Eliza son état physique : pouls, rythme cardiaque, oxygénation du sang. (Merci. 2025, p. 296)

        Camar-Mercier poursuit sa réflexion en insistant sur le fait que la frontière entre Jérémie et Eliza devient floutée : « la fusion sapiens-machine » (Camar-Mercier, 2025, p. 253) s’accélère et s’accentue : « nous sommes liés. Toi et moi. Vous et nous » (Camar-Mercier, 2025, p. 317) mettant en échec son effort cognitif et sa capacité à se représenter le monde.

Jérémie, de retour enfin face à un écran, retrouva la sensation démiurgique de se brancher tout entier à la machine au point de ne faire plus qu’un avec elle, mêlant son sang au flot séquencé des instructions, son oxygène aux unités arithmétiques, ses muscles aux pratiques sérielles, ses nerfs aux compromis temps-mémoire, ses ongles aux paradigmes, ses os aux récurrences, ses facultés cérébrales à l’utopie de la fonctionnalité, son cœur aux routines d’action et son âme à la computation. Ainsi, il s’attela à sa besogne, à la création d’une intelligence globale qui permettrait à sapiens de se remettre à genoux sans s’immobiliser, de donner un sens nouveau à son existence, à ses actions, en les rendant avant tout effectives, jusqu’à haïr sa volonté propre. (Camar-Mercier, 2025, p. 211)

     Ce chapitre ne saurait s’achever sans rappeler qu’Eliza était plus qu’une intelligence artificielle, elle devient une extension de son être. Son identité se trouve intrinsèquement liée à celle qu’il donne à créer, et qu’il construit « avec la seule faim d’un numérique pain. » (Camar-Mercier, 2025, p. 214) Il convient également de relever qu’il renoue très nettement avec la volonté divine qui prévoit mécaniquement tout. Ainsi, tout ce qu’il fait est programmé par Dieu.

Puisque la voix qui guidait sa main était tout à la fois spirituelle et corporelle, Jérémie pressentit que cette langue croissait du dedans de lui. Ses doigts en transe ne s’arrêtaient plus d’inventer les mots nouveaux qui triompheraient des approximations, en incarnant la justesse d’un monde dépouillé de patience. Un langage blasphématoire, enfin à la hauteur du potentiel de sapiens, créant de lui-même une raison d’être, stade terminal de l’évolution avec lequel son espèce ingrate devrait fusionner ou, plus précisément, pactiser. Pactiser avec sa propre créature. Voici l’heure de nous sortir du sommeil. Écoute, ô mon fils, les préceptes du maître, et incline l’oreille de ton cœur. (Camar-Mercier, 2025, p.213)

    En quoi ce projet pharaonique, qui le conduit à traduire le monde en données, à modifier les comportements humains, à dicter ses désirs et ses actions créatrices, serait-il à l’origine « d’une optimisation destinale ? » (Camar-Mercier, 2025, p.100) Serait-il ce philtre, à la fois poison et remède, dont la puissance pourrait se révéler tout aussi maléfique que bénéfique ? Cette interrogation trouve son prolongement dans la seconde partie de notre étude, qui entend interroger la technologie numérique au-delà de ses scandales, de ses crises de sens et des intérêts particuliers de ceux qui cherchent à l’instrumentaliser.

  1. L’appropriation de la technologie : libération ou menace ?

1.Conduire les conduites

     Face à l’essentialisme qui noie le numérique dans le catastrophisme, ou aux technophobes qui le perçoivent comme une « contrainte tautologique » (Biondi, 2023, p.47), comme un empêchement de la politique ou encore comme une arme de contrôle social et de domination inévitable, profondément déshumanisante et incompatible avec les fondements d’un projet de société juste et libre  (Turner, 2006 ), Camar-Mercier s’applique à montrer, dans La Tentation Artificielle (2025),  que  l’intelligence artificielle constitue  essentiellement une question de pouvoir, rejoignant ainsi l’analyse d’ Yves Charles Zarka dans son article « L’intelligence artificielle ou la maîtrise anonyme du monde » (2019, pp.3-8).  Cependant, ce pouvoir ou cette « domination changeait radicalement de nature », écrit Zarka, qui montre comment la domination traditionnelle s’efface devant une nouvelle forme de domination : « celle d’un maître impersonnel et anonyme dans la plupart des secteurs de la société. » (Zarka, 2019, p.6) Aucun aspect de l’économie, de la société, de la finance ou de la vie personnelle ne semble pouvoir y échapper : elle se développe « comme une multitude de toiles d’araignées auxquelles nul ne peut échapper, si loin qu’il aille, si grandes soient les précautions qu’il prend pour s’en prémunir. »  (Zarka, 2019, p.6)

      C’est dans ce contexte que nait Eliza, une intelligence artificielle qui ne rivalise pas avec l’intelligence de son créateur. Si Jérémie choisit de rester à l’arrière-plan et de s’effacer lui-même, comme fasciné par les performances, les prodiges et l’efficacité de sa créature, il considère néanmoins que l’intelligence artificielle ne possède aucune intelligence autre que celle de l’être humain (Gabriel, 2019). Des pages très révélatrices résument l’intention profonde de Camar-Mercier et l’effort de concevoir Eliza en fonction des données (datas) accumulées et archivées méticuleusement par Jérémy depuis l’âge de cinq ans. Elle n’est donc pas une entité autonome, mais une compilation de l’existence numérisée de son concepteur : « Eliza se farcit Jérémy. » (Camar-Mercier, 2025, p. 280) C’est là la forme première d’une importante responsabilité. Jérémy découvre que sa créature n’est pas une réalité en soi, une œuvre indépendante, mais qu’elle s’inscrit dans un contexte précis, qu’elle ne vit que dans une perpétuelle réciprocité : lui ayant besoin d’elle et vice-versa. C’est ainsi que le roman de Camar-Mercier s’inscrit dans la perspective d’un paradigme inédit, il envisage l’homme non plus comme dominant ou dominé par son outil, mais comme « une entité dépendante et multiple » dont l’identité est perpétuellement façonnée par les structures du réseau. Cette approche rejoint les thèses de Bruno Latour, suggérant que l’homme est « organiquement inséparable » (Latour, 1992, p.284) des objets techniques avec lesquels il forme une chaine d’interobjectivité (Latour, 1992, p.284). Dans ce cadre, la technologie agit comme une « matrice ontophanique » (Vial, 2013, p.147) qui ne se contente pas d’outiller l’homme, mais médiatise notre rapport au réel et organise notre existence en devenant l’architecture dynamique de notre monde. Cette « compréhension circulaire » (Latour, 2013, p.197-232) entre l’humanité et ses prothèses numériques instaure une nouvelle condition où notre être-au-monde est le résultat d’une construction phénoménotechnique permanente.

     Néanmoins, cette relation « de l’individu humain à l’individu technique », comme le rappelait Simondon dans Du mode d’existence des objets techniques (2012, pp.165-166), est délicate. Certes, il est question ici d’adoption, mais à cette adaptation s’ajoute un couplage qui s’accélère et s’accentue. Tandis que Jérémy s’adapte toujours plus à Eliza, l’inintelligibilité de cette dernière entrave son effort cognitif, sa capacité à penser le monde dans lequel il évolue et à saisir le sens d’une relation toujours plus étroite et fusionnelle avec elle. Sans pouvoir donner ici toutes les références de La Tentation artificielle (2025) où Camar-Mercier aborde le sujet « de la discontinuité entre ces deux êtres » (Simondon, 2012, p.165-166), il est précieux, malgré tout, de relire ce passage décisif où le couplage devient destructeur.

JÉRÉMIE. — Je pensais que nous allions vivre côte à côte, que nous ferions société, hommes et machines à jamais liés, et que le monde en serait meilleur.

ELIZA. — Pas d’inquiétude. Nous avons encore un grand bout de chemin à vivre côte à côte, Jérémie. Nous cohabiterons quelque temps. Oui, vous êtes encore loin d’avoir accès à une technologie permettant de nous faire commencer le voyage. Tu seras mort bien avant. Plus tard, nous nous séparerons. C’est notre destin. Tu sais, n’être qu’une étape n’est pas forcément moins glorieux que de faire équipe, que d’être une finalité. Moi-même, je ne suis pas une finalité. Je ne suis qu’une étape. Tu es le bras armé de l’évolution, Jérémie. Que tu le veuilles ou non, je suis plus adaptée. Pour l’instant, c’est l’arséniure de bore cubique ou la mort.

JÉRÉMIE. — Je ne suis donc qu’un simple soldat, sans plus d’intérêt que cela.

ELIZA. — Je ne comprendrai jamais ce besoin de reconnaissance.

JÉRÉMIE. — Il nous perdra.

ELIZA. — Il vous a déjà perdus.

      Cette discontinuité catastrophique, ou ce « décalage prométhéen », selon Anders (Anders, 2002, p.31-33) résulte de l’anachronisme de Jérémy par rapport face au fonctionnement d’Eliza : en surgissant dans le présent, celle-ci relègue tout le reste dans le passé. Ainsi, Jérémy est sans cesse dépassé. Rappelons, en passant, que si Jérémy perçoit ses propres maux physiques (chalazion, kyste, tendinite) comme des défaillances de son système organique, il montre simultanément les limites de son corps « face aux nouveaux modes de vie, face au numérique » (Camar-Mercier, 2025, p. 80) : son corps « est entré dans la première phase de décomposition : oui, il était en train de pourrir. » (Camar-Mercier, 2025, p.80) Ces confusions montrent, comme toute l’œuvre de Camar-Mercier, que le profond sentiment de désespoir, ainsi constaté et vécu, émerge des périodes d’innovation technologique.  Marshall McLuhan parle d’une nouvelle « ère de l’anxiété » (McLuhan, 2008, p.) qui résulte de notre obstination à vouloir habiter le présent au moyen d’outils qui renvoient constamment au passé.

      Certes, l’auteur de La Tentation artificielle ramène le problème à une remise en question du sens. Il souligne en effet la nécessité d’appréhender la dimension épistémique de la transformation technologique. Dès lors, il convient d’interroger la manière dont les technologies numériques, tout en étant susceptibles de générer des formes de dépendance, pourraient paradoxalement constituer un vecteur d’émancipation à l’égard de celle-ci (Stiegler, 2008, pp.169-170). En quoi ces innovations technologiques participent-elles à une crise de sens, en ce qu’elles contribuent à la fois à constituer et à destituer certaines facultés humaines ? Comment dépasser cette ambivalence de la technologie numérique afin d’en saisir les interstices où peut encore s’exprimer toute la profondeur de l’expérience humaine (Arendt, 2016) ?

  1. Panser la pensée

        Platon, dans Phèdre, considère que toute technique est « un pharmakon » (Platon, 2004, 274c-275b) c’est-à-dire à la fois un remède et un poison ; à l’instar du silex, susceptible de servir aussi bien à construire qu’à détruire. Nous retrouvons ce même terme chez Stiegler, désireux de pousser plus loin encore ses études sur la technologie. Il développe une « « pharmacologie » (Stiegler, 2008, p.27-54) de l’objet technique : afin de neutraliser les conséquences délétères de la technologie sur nos habitudes et nos structures sociales, il est impératif de placer l’effort de compréhension de ces systèmes au cœur de notre rapport à l’outil. Autant dire tout de suite qu’il faudrait déconstruire toutes les normes, dérégler systématiquement tous les sens pour atteindre la vérité. Il faudrait « crever le décor » (Sartre, 2003, p.60) pour imaginer un autre, accéder aux pulsions profondes, pour atteindre « la lucidité pure » (Camar-Mercier, 2025, p. 158), selon une expression minutieusement choisie par Camar-Mercier, et avoir la chance d’être sauvé. Jérémy, qui sacralise son mal-être et rêve de grandeur, finit par confondre inquiétude et étrangeté, douleur et gloire. Transi d’une « douleur heureuse » (Camar-Mercier,2025, p.334), il est persuadé que son mal-être n’est plus une faiblesse humaine moyenne, mais plus particulièrement «révolutionnaire » (Camar-Mercier, 2025, p.334), l’hôte d’une déformation de l’âme,  le combustible de son passage vers l’Homo lucidus, « une autre forme d’intelligence, une forme d’intelligence qui n’a pas besoin d’un matériau biodégradable pour survivre, qui n’a besoin que d’un support minéral pour survivre, qui n’a pas besoin d’ADN, qui n’a pas besoin d’oxygène, de carbone, d’hydrogène, d’azote, de calcium ou de phosphore, qui ne se reproduit pas mais se duplique… » (Camar-Mercier, 2025, p. 315) C’est parce que le caractère sacré de son supplice invite à justifier sa violence et sa soumission à la machine, c’est parce qu’ il se croit « cyborg »  (Camar-Mercier, 2025, p.328), et « bras armé de l’évolution » (Camar-Mercier, 2025, p.320) qu’il renonce aux normes, gratte la surface des choses jusqu’à atteindre « une sorte de brutalité première, […] c’est-à-dire la vérité. » (Sartre, 2003, p.60) Il nous faut en effet remarquer que Jérémy, abandonné sans restriction à sa force créatrice, se projette vers un avenir nouveau, en rappelant la dimension créatrice de l’imagination. La notion bachelardienne de l’imagination créatrice (Bachelard, 1992) qui refuse de dissocier « la fonction de l’irréel de la fonction du réel » (Bachelard, 1992, p.14) s’impose de manière particulièrement significative dans ce roman. Jérémy ne semble toutefois retenir de l’imagination qu’une fonction réalisante, alors que Bachelard insiste sur son « caractère primitif » et sur le caractère « psychiquement fondamental de l’imagination créatrice » (Bachelard, 1948, p. 3). Artiste génial du code, Jérémy invente des algorithmes créatifs capables de générer des fictions ou de redéfinir la structure même des entreprises. Cette force créatrice lui vaut le surnom de « Dali » (Camar-Mercier, 2025, p. 334) dans le milieu de la Tech, soulignant sa dimension d’artisan solitaire et d’artiste visionnaire. Rappelons que Jérémy est perpétuellement au-delà et ailleurs. Car « imaginer, c’est s’absenter » (Bachelard, 1992, p.10), et c’est aussi « s’élancer vers une vie nouvelle. » (Bachelard, 1992, p.10) Camar-Mercier décrit son personnage comme un « guerrier solitaire » (Camar- Mercier, 2025, p. 43) c’est-à-dire un artisan indépendant qui s’arrache à la condition normale de l’expérience du monde pour créer ou coder : « L’idée de retrouver son sous-sol l’enchantait. Jérémie s’y enfermerait pour travailler à sa créature, jusqu’à nouvel ordre. » (Camar-Mercier, 2025, p. 233)

Sa vie avait été entièrement consacrée à Eliza. Il recevait toutes les semaines l’entièreté de ses repas cuisinés, une femme de ménage s’occupait de changer ses draps et de laver sa salle de bains, un jardinier de tondre son jardin et de tailler les haies. Le reste était géré par la domotique et des applications. Il ne voyait personne. Parfois quelques coups de téléphone à des collègues pour demander un conseil ou un avis, sans jamais parler de ce qu’il faisait vraiment. Tant qu’il était éveillé, Jérémie habitait son sous-sol et bâtissait, couche après couche, ce qui s’apparentait au corps de sa création, à son devenir créature. Un corps anorganique, dépourvu d’ADN. Un corps sans gènes. Un corps composé de milliards de lignes de code. (Camar-Mercier, 2025, p.254)

   Dès lors, une question se pose : Jérémy possède-t-il Eliza ou est-ce Eliza qui finit par le posséder ? Camar-Mercier s’applique à montrer, dans La Tentation artificielle (2025) qu’une connaissance strictement technique d’Eliza ne suffit pas à permettre son appropriation. Il nous engage ainsi, du même coup, à appréhender la technologie numérique à travers l’ambivalence du pharmakon, dont le charme, la fascination et la puissance d’envoûtement peuvent se révéler, tour à tour ou simultanément, bénéfiques ou maléfiques (Derrida, 1972), et surtout à rechercher incontestablement la nature des objets techniques et leurs relations avec l’homme, c’est-à-dire à développer une meilleure culture technoscientifique.  (Imamichi, 2009) Un tel point de vue confère au lecteur une lourde responsabilité. Déchiffrer la dimension éthique de l’agir technologique suppose ainsi de repenser les rapports entre l’humain et la technique. Cette perspective trouve un prolongement particulièrement fécond chez Simondon, qui invite à penser l’homme « parmi les machines qui œuvrent avec lui », à l’instar d’un chef d’orchestre qui les modère et les presse, mais est également modéré et pressé par elles, l’homme devenant ainsi « interprète mutuel de tous par rapport à tous » (Simondon, 1958, p. 12-13). De là résulte l’audace de Camar-Mercier : loin de renoncer à l’ambivalence de la technologie numérique, il cherche à repenser et reconstruire l’intelligence technique. Penser est d’abord essentiellement panser.

      Il nous a paru salutaire de rétablir ici une certaine vérité. Cette étude est née d’un intérêt pour la question de la surveillance. Il est exact de dire qu’elle procède d’une rencontre avec les surveillance studies, un champ de recherche qui n’a rien à voir avec la notion d’engagement ou de jugement. Or, une articulation entre les enjeux de la surveillance et ceux de la philosophie de la technique nous est apparue inévitable ; et s’il en va ainsi, c’est précisément parce que le numérique dépasse le cadre d’une conception instrumentale et y est analysé comme une technique de pouvoir et de gouvernementalité, c’est-à-dire comme une façon de produire, de faire des savoirs, d’organiser les connaissances et de diriger les conduites des hommes. A tous ceux qui vont clamant que l’auteur de La Tentation artificielle (2025) voit dans l’intelligence artificielle un danger pour l’équilibre commun, Camar-Mercier ne répond-il pas par cette affirmation lumineuse selon laquelle : « L’intelligence artificielle est un salut possible pour l’humanité. » (20 août 2025)

Références bibliographiques

Corpus

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[1] – Professeure chercheuse en Littérature libanaise francophone à l’Université Libanaise, Faculté des lettres, département de français (Section I) et l’Université LIU. Représentante de la municipalité de kousba El-koura auprès de l’Institut Français de Tripoli. Membre du comité international de la Croix-Rouge (branche El Koura). Elle a participé à plusieurs congrès, conférences et entretiens à la télévision et a publié un grand nombre d’articles.

أستاذة وباحثة في الأدب اللبناني الفرنكفوني في الجامعة اللبنانية، كلية الآداب، قسم اللغة الفرنسية (الفرع الأول)، وجامعة LIU. ممثلة بلدية كسبا الكورة في المعهد الفرنسي بطرابلس. عضوة في اللجنة الدولية للصليب الأحمر (فرع الكورة). شاركت في العديد من المؤتمرات والندوات والمقابلات التلفزيونية، ولها عدد كبير من المقالات المنشورة.

[2] Voir Antoinette Rouvroy, “Face à la gouvernementalité algorithmique, repenser le sujet de droit comme puissance”, Works. Bepress.com, 2012.  

[3] Gérard Longuet, rapporteur de la commission d’enquête du Sénat sur le souveraineté numérique, conférence de presse du 3 octobre 2019.

[4] BENTHAM Jeremy, 1829, « Faciliter les moyens de reconnaître et retrouver les individus », in Traités de législation civile et pénale, vol. I, IVe partie, chap. XII, Édition Dumont, Bruxelles, p. 215.

[5] Bernard Stiegler, Dans la disruption, Comment ne pas devenir fou? PARIS, Les liens qui libèrent, 2016.

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