اسم المجلة: مجلة أوراق ثقافية
Lire l’Histoire chez Charif Majdalani: une poétique de mémorialité et de spacialité
قراءة التّاريخ في روايات شريف مجدلاني: شعريّة الذكرى والمكان
دة. ماري منسّى Dr . Marie Henry Manassa([1])
Le passé n’est jamais mort. Il n’est même jamais passé.
illiam Faulkner
الماضي لم يمت بعد، بل هو لم يمض – وليم فولكنر
تاريخ الإرسال: 24-1- 2026 تاريخ القبول: 5-2-2026
Résumé turnitin:14%
Cet article se propose d’étudier le rôle de l’espace mémoriel dans la réparation des blessures collectives. A travers l’analyse des lieux de mémoire architecturés consacrés aux crimes de masse telle que la guerre civile libanaise en 1975, il explore la façon dont l’espace communique un passé indicible, le souvenir de la guerre, de ses combats, de ses douleurs, et la résistance ingénieuse d’un peuple victorieux. L’article souligne que l’architecture mémorielle joue un rôle social dans le cadre d’un mouvement vers la guérison collective ainsi que la réparation des traumatismes historiques et la réconciliation sociale.
Mots clés: Espace mémoriel- violence- mémoire collective- identité- fonction thérapeutique.
ملخص
يتناول هذا المقالُ دورَ النّصب التذكاري في معالجة الجراح الجماعيّة. وذلك من خلال دراسة المواقع المعماريّة المخصَّصة لتخليد ذكرى الجرائم الجماعيّة، مثل الحرب الأهليّة اللبنانيّة العام 1975، كما يُميطُ هذا المقالُ اللثامَ عن الكيفيّة التي يُجسّد بها المكانُ ماضيًا لا يُنسى ، وذكرياتِ الحربِ ومعاركِها ومعاناتِها، إضافةً إلى المقاومة البارعة لشعبٍ صامد. ويؤكّد المقالُ أنّ النّصب التذكاري يؤدّي دورًا اجتماعيًا ضمن مسارٍ يتّجه نحو الشفاء الجماعي، وجبرِ الصدمات التاريخية، وتعزيزِ المصالحة الاجتماعيّة.
الكلمات المفتاحيّة: النّصب التّذكاري – العنف – الذاكرة الجماعيّة – الهُويّة – الوظيفة العلاجيّة.
l’introduction
C’était vers la fin d’une époque glorieuse, en 1975. Depuis ce moment, les troubles sanglants, les grands désastres, et l’ampleur des violences qui se déchaînent laissent un Liban au bord de la rupture jalousement archivé dans les écrits du franco-libanais Charif Majdalani qui ne sont pas de ceux qui souhaitent dissimuler leur secret. Fidèles à cette autobiographie qui « explore ce qui subsiste de l’enfance qui capitule » (Majdalani, 2025) devant les fracas du monde, ancrés dans un contexte de guerre, ils prennent conscience en évoquant les détails d’une époque bouillonnante, celle des furieuses guerres qui se succèdent férocement sur le territoire libanais. Les premières pages du roman Le nom des rois (Majdalani, 2025) contiennent la justification et l’explication de l’entreprise. Ce qu’est ce Graal qu’a cherché Majdalani, qu’il atteint après tant d’épreuves, et comment il tente la résolution des tumultes et des traumatismes dans des constructions mémorielles individuelles s’attachant à une identité collective, cela sera dit longuement, minutieusement. L’histoire du Liban éclaté y est fortement ancrée et conduit l’écriture tantôt à dévoiler la vérité, tantôt à lutter contre la corruption du temps. Ainsi, dans l’étude présente, « une sociologie de la mémoire qui prend les atours d’une mnémotopie » (Iogna-Prat, 2011, p.834) propose de dessiner, à travers la mémoire d’une lignée familiale, toute une géographie socio-culturelle du Liban. Si l’étude illustre la mise en place de productions spatiales au cœur de « la mémoire culturelle » (Assmann, 2010), elle aborde également la question de l’espace qui reflète des fractures sociales, politiques et identitaires recomposées et articulées par des élites locales, autrefois dominantes qui luttent pour définir le réel et de se maintenir dans un champ social profondément recomposé. Il s’agit notamment de défendre un territoire marqué par des dynamismes de pouvoir, de mémoire et d’effacement pour se l’approprier. Dans ce sens, il est aussi question de la conscience collective d’un groupe social (Halbwacks, 1994) qui vit « la naissance et la disparition du Liban de ce temps, entre 1945 et 1975 » (Majdalani,2025, p.23) et de l’ambition démesurée de Majdalani qui se révèle dans la nécessité pour l’écrivain de révéler ce que les autres dissimulent, signe d’un retour obsessionnel en opposition à l’amnésie qui projette trop souvent les libanais vers la contribution à l’intensification des situations conflictuelles et l’obligation d’une renaissance tendant parfois à l’infini. Mais, les manifestations continuelles, les désastres, les tensions communautaires et les craintes existentielles empêchent-ils, notre « héros problématique », expression attribuée à Goldmann, de transformer l’inconnu en connu-fût-ce par la souffrance- afin de le transformer en sécurité ? Sa voix n’est-elle pas en effet celle de la conscience appliquée à reprendre ce que Bourdieu nous offre de plus précieux lorsqu’il écrit dans Les Règles de l’art (Bourdieu, 1992) que la littérature est un lieu de luttes pour la définition du réel ? Ici apparait sans doute la grandeur de l’œuvre de Majdalani qui ne se mesure pas à inscrire la mémoire dans les rapports sociaux, mais cherche à comprendre les rapports du pouvoir derrière les représentations des mémoires spatialisées, ce qui correspond exactement à « cette articulation mémoire, identité, territoire » dont parlait Dominique Chevalier[2] dans ses perspectives culturelles en géographie. Cette approche de la spatialité des mémoires interroge notamment « le devoir de mémoire » (Torpey, 2006) de récupérer « l’histoire d’en-bas » (Barkan, 2003, p.101), de ranger « ces lieux qui parfois dérangent » (Chevalier, 2017, p.131) et de prendre en compte, par conséquent, les oppressions et les violences passées. Torpey (2006) parle d’une « politique de réparation » (Torpey, 2006) qui conduit souvent à une obligation collective et morale de se réconcilier avec son passé. « Les espaces commémoratifs assument une fonction thérapeutique », ce que Marie Broudehoux (2021) en vient à faire le constat dans son article Panser les blessures en soignant la mémoire, en 2021. Comprendre la mémoire en tant que « capital de pouvoir » (Nora, 1979, p.10) qui bricole et inscrit les constructions mémorielles dans les formes spatiales éphémères, nécessite d’étudier au plus près le dernier roman de Majdalani, sélectionné pour le prix Goncourt 2025.
- Le Liban, objet de co-mémoration
- Pouvoir et puissance sociale
Si l’espace intervient comme facteur explicatif de l’organisation sociale, la théorie « des effets de lieu » (Bourdieu, 1997) postulée par Pierre Bourdieu est féconde pour avancer dans la compréhension du processus de la domination sociale largement repérable dans Le nom des rois (Majdalani, 2025). Dans cette perspective, il ne serait pas anodin si Charif Majdalani représente un univers où la narration, la mémoire et l’autorité s’appuient principalement aux structures du pouvoir. Ses personnages évoluent dans « des espaces sociaux » (Bourdieu, 1993, pp.159-167) où le prestige, le patrimoine et la mémoire familiale incarnent le capital symbolique. C’est pourquoi, ils s’attachent à l’espace, s’y inscrivent avec force ; l’espace étant « un des lieux où le pouvoir s’affirme. » (Bourdieu, 1993, pp.159-167) Bourdieu a pu, dans Les effets de lieux (1997) pousser très loin l’analyse des effets de lieu en évoquant les profits de rang ou de position ; ces derniers sont les privilèges « de l’espace visible et sensible des objets et des agents coprésents » (Bourdieu, 1997, p.165) et apparaissent comme « des enjeux de luttes » (Bourdieu, 1993, pp.159-167) pour renforcer une position sociale dominante dans une société. Ces privilèges impliquent des conséquences dans la sociogenèse « des habitus » (Bourdieu, 1979) qui convertissent immédiatement les structures objectives (sociales) en structures subjectives (mentales) intériorisées. Là encore, une place essentielle est donnée aux notions du social et du spatial qui supposent essentiellement une prime socialisation (Bourdieu, 1980).
Parce qu’il est à l’origine de l’habitus, l’appartement de Furn-el- Chebbak était ce territoire d’origine, ce lieu particulier où l’auteur-narrateur fait sa formation initiale de la vie et du monde. Ce lieu apparait comme une véritable « matrice génératrice » (Bourdieu, 1980) ou symbolique de la représentation et par suite de la compréhension du monde social. Ce qui frappe le plus le lecteur de Majdalani, c’est l’extrême importance de cet appartement dans son œuvre. Qu’il s’agisse de « ces peuples des nuits somptueuses » (Majdalani, 2025, p. 57) ; de ces « hommes fameux, les femmes du monde, […] silencieux, imposants comme des monuments et mystérieusement concentrés » (Majdalani, 2025, p.55) ; des « notables et chefs de clan, les industriels du textile et du marbre, les négociants en draps et en bois » (Majdalani, 2025, p.14) ce peuple qui fréquentaient incessamment cet appartement et que l’auteur fuyait « en [se] réfugiant dans [sa] chambre, avec [ses] bouquins, [ses] encyclopédies et le journal Tintin. » (Majdalani, 2025, p.14) Sa chambre marque ainsi par excellence le début d’une fracture désagréable entre deux mondes : celui de son univers quotidien soigneusement délimité et un autre monde « qui paraissait ressortir de la légende ou du roman, et qui coïncidait dans [son] imagination avec [ses] lectures et [sa] passion pour l’histoire, la grande, l’héroïque, la napoléonienne, celle qu’il y avait dans [ses] livres et qu’[il] prenait pour un long poème épique. » (Majdalani, 2025, p.26) Il nous faut simplement constater que Majdalani a grandi au milieu des livres ; ils ont joué dans son enfance, et même dans sa jeunesse, un rôle si important et ont exercé chez lui, une telle influence, qu’il parait difficile de trouver, dans l’histoire de la littérature francophone, un écrivain plus totalement immergé, dès les premières années de sa vie dans l’univers des dictionnaires. De ces dictionnaires encyclopédiques, il y avait son « cher Larousse de 1970 » (Majdalani, 2025, p.31) qui ne tarde pas à acquérir à ses yeux « une aura unique et un prestige inimitable. » (Majdalani, 2025, p.34) De ce Larousse que conservait sa mère et qui appartenait à son propre père, Majdalani a pu écrire.
Revenu à la maison après la fin de la période scolaire, il devint la nouvelle source de mes prospections, de mon travail d’entomologiste des races royales antiques. Je le manipulais avec attention, m’amusais de ses anachronismes, de ses anciennetés, des allusions à un monde disparu et à des pays désormais défunts, Cochinchine ou Tonkin. Et comme sur une ile lointaine […] des géologues découvrent des pépites d’une pierre […] j’y découvris aussi des choses absolument neuves, des noms de peuples que je n’avais jamais vus ailleurs et ceux de souverains flamboyants, des reines massagètes […] » (Majdalani, 2025, pp. 34-35)
Il nous parait indispensable, à ce sujet, d’analyser trop en détail sa vision du monde social qui est indissociable des rapports de domination et des inégalités entre les territoires. Cette affirmation n’est vraie, en ce qui concerne cette œuvre, que dans l’exacte mesure où les parents de Majdalani ont été pour lui les grands initiateurs de la lecture. Un passage de Le nom des rois (Majdalani, 2025) éclaire, de manière remarquable, cette idée : « Mes parents, de leur côté, me défendaient contre mes détracteurs, m’achetaient des livres et favorisaient souvent autour de moi lisant une ambiance de silence et de calme. » (Majdalani, 2025, p.14) Ainsi pouvons- nous comprendre son éloignement de ce peuple de gens qui fréquentait son appartement et qui ne lisait pas, et reconnaissait, grâce à ses parents, « l’autorité propre au capital culturel. » (Mauger, 2016, p.104) Certes, l’expérience du monde social réel se double ainsi de celle imaginaire ou d’un monde social fictif ou représenté. La lecture, c’était la possibilité pour lui de connaitre l’imaginaire, en même temps, de s’identifier à des « puissants chefs » (Majdalani, 2025, p.89) ou à des modèles sociaux inventés desquels il ornait longtemps son imagination. Majdalani écrit par exemple dans ce roman, où les transactions entre monde réel et monde virtuel autant dire les séparations monde social/ monde virtuel sont significatives : « Toutes ces évocations débridaient mon imagination et mes fantasmes, je me mettais moi-même dans la peau des conquérants antiques. » (Majdalani, 2025, p.70) Ou encore : « J’en inventais donc, j’inventais pour eux des descentes belliqueuses et pleines d’audace vers les villes cosmopolites et commerçantes de la côte, je les rêvais pillant Byblos et Béryte, comme je procédais pendant l’hiver avec Walid quand nous lisions Michel Strogoff et que nous faisions avancer les Tartares jusqu’à Moscou. » (Majdalani, 2025, p.70)
Il est nécessaire de dire fermement que l’élargissement de son horizon social lui permet de vivre des expériences virtuelles, mais il le fait en plaçant en premier sa position dominante dans un espace géographique déterminé par les inégalités sociales. Ainsi, nous partageons avec lui l’expérience des disparités des encadrements sociaux. A Massiaf, tous les garçons le considéraient comme un prince, comme un chef de bande. C’est parce qu’il s’inscrit dans un espace sociétal renforçant sa position dominante. Il affirme : « J’en venais, moi, de la ville, et j’étais pour eux une bouffée de vie en même temps qu’un spécimen fort intriguant. » (Majdalani, 2025, p.68) Il note encore : « Ils m’observaient d’un air perplexe mais, le plus souvent, je voyais bien qu’ils étaient fiers que j’accepte leur compagnie. » (Majdalani, 2025, p.69) Repliés socialement, enfermés dans des reproductions sociales, victimes d’une position sociale dominée, ces garçons qui révèlent une identité territoriale différente finissaient par l’ennuyer malgré leurs efforts pour dépasser leurs identités assignées.
- Support spatial de la mémoire et support matériel du combat
L’espace n’est pas jamais « l’espace tout court. » (Chevalier, 2014) Il correspond à ce souci fondamental d’une géographie nouvelle n’échappant pas « au paradigme mémoriel » (Chevalier, 2016) qui nourrit et transforme l’espace dans lequel il s’insère. Les différentes formes d’inscriptions mémorielles « de mémoires traumatiques plurielles » (Chevalier, 2016) constituent le fil rouge de notre article. Pour reprendre au plus près l’horreur et pour prévenir son retour, Chevalier présente l’expérience « des modèles mémoriaux » (Chevalier, 2016) qui transmettent les événements monstrueux et douloureux d’un « passé chargé de laideur et de souffrances. » (Libeskind, 2005, p.13) Il va sans dire que nous progressons dans un espace commémoratif oppressant et déstabilisant évoquant la claustrophobie et l’isolement. Le rond- point de Tayyouné, les rues, et la rue Damas (Majdalani, 2025, pp.119-120), la librairie Antoine, les souks (Majdalani, 2025, p124) deviennent ces « hauts lieux » (Chevalier, 2014) ou des lieux de ces mémoires blessées[3] qui dévoilent les vérités et les tragédies partagés lors des premiers combats de la guerre libanaise, en avril et mai 1975.
Quand Majdalani choisit de raconter de près l’écroulement de son Liban natal, il le fait à travers un espace qui réfléchit l’univers de violence et de mort duquel il est devenu contemporain. Il est témoin de la réalité politique qui se complexifie.
J’y retrouve les prémices de ce qui allait emporter le pays, les nouvelles incessantes sur les tensions communautaires ou sur l’armement des milices palestiniennes. Des craintes existentielles poussaient les chrétiens à s’armer à leur tour en criant au loup chaque fois que les politiciens musulmans réclamaient un meilleur partage du pouvoir ou arboraient leur alliance avec les partis de gauche étaient de plus en plus nombreuses et les tentatives de déstabilisation fréquentes, accompagnées de changement répétés de gouvernement. Les grands désastres à venir se préparaient […] (Majdalani, 2025, p.27)
Les manifestations et les barricades à Beyrouth reconfigurent ses différentes mémoires douloureuses. Depuis l’attaque israélienne de l’aéroport de Beyrouth fin 1968, les souvenirs de la violence, des enlèvements, des rafales et des explosions accouchent d’un douloureux travail de mémoire sur « l’épanouissement de la gauche libanaise, des incessantes manifestations favorables aux Palestiniens et des contre-manifestations des conservateurs en faveur d’un libanisme intégral. » (Majdalani, 2025, p.99) C’est dire qu’il s’agit d’une Co- spatialité et coprésence de tragédies et de douleurs, de terribles lieux de souvenirs traumatiques où des victimes ont été tuées, torturées ou emprisonnées par des miliciens. Majdalani insiste sur le fait que ces miliciens « ont participé aux combats et surtout au pillage des souks du centre-ville. » (Majdalani, 2025, p.158) Certes, les rues et les magasins de la ville entière témoignent de l’ampleur des crimes et partout « on entendait des rafales intempestives et de sourdes explosions. » (Majdalani, 2025, p.120) dit Majdalani. Le récit qui suivra, tentera de nous retracer, à travers les lieux, « le corps terrible de l’histoire » (Majdalani, 2025, p.102) entrée dans une phase de violence accrue.
Il n’y avait plus de Saint-Simon, d’ailleurs, les bungalows avaient été occupés par les réfugiés chassés des bidonvilles de la Quarantaine et les plages chics étaient en voie de devenir de nouveaux ensembles de taudis. […] le centre-ville et les vieux souks […] mais aussi toutes les rues et les avenues que nous empruntions en permanences, devenues des lignes de front et auxquelles nous n’allions plus avoir accès durant des années. Je n’ai jamais eu l’occasion de demander plus tard à mes parents l’effet que cela leur avait fait de voir disparaitre à jamais dans les flammes les lieux de leur vie mondaine et de leurs soirées fameuses, la Cave des rois […] ou le théâtre du Liban. (Majdalani, 2025, p.170)
C’est en ces hauts lieux mémoriels que Majdalani ancrerait le mémoriel des « mouvements des foules en colère » (Majdalani, 2025, p.99), implanterait le mémoriel au cœur de l’espace de la capitale, Beyrouth construite autour d’un gouffre, d’une série d’espaces négatifs ou de « vide » (Whigham, 2014) évoquant à la fois le désespoir, la perte et l’effacement. Majdalani note très clairement : « Surtout, il y avait ce silence de l’extérieur, la suspension de la rumeur de la ville, la rue totalement déserte […] » (Majdalani, 2025, p.119) Ou encore : « Certes, la circulation était quasiment nulle, les rues ressemblaient à de longs rubans de macadam vide bordés de magasins fermés, et on pouvait marcher au milieu de la rue de Damas, qui habituellement était toujours encombrée. » (Majdalani, 2025, p.120) Ce vide accentue l’isolement et l’étouffement altéré de temps à autre par « une rafale rageuse ponctuée de loin en loin par une explosion, un ronflement pénible ou une détonation plus sèche […] » (Majdalani, 2025, p.119) Rappelons que cette « cérémonie commémorative » (Chevalier, 2016) qui tisse des liens symboliques si profonds avec ces lieux (Debarbieux, 1995) joue un rôle crucial dans l’éclosion de sa conscience historique.
Que voulait Majdalani en préservant les mémoires de ces lieux ? Construire son identité individuelle ou collective pour se légitimer dans un pays dont la situation se dégradait de jour en jour, et ce dont il se souciait vraiment. Au visage horrible de l’histoire et à ses nuits angoissantes, Majdalani témoigne d’une volonté d’en assumer sa part sombre. D’initiative individuelle[4], sa mémoire se condense par un travail sérieux de conscientisation, libère sa parole, pour devenir officielle, « plurielle » (Chivallon, 2004, p.217) ou collective. (Nora, 1984)
II- Le Liban: de l’éclatement à l’éternelle renaissance
- Mémoire et identité : penser ou panser
« Toute pensée du territoire se trouve dominée par des quêtes d’identité » (Agier, 2004, p.269), dit Michel Agier en expliquant la création permanente des lieux, symbole d’une identité en transformation. Entre un « ici » emporté par la violence et l’horreur, et un « là-bas » d’une fascination incompréhensible, Majdalani a choisi. Son intention était de fuir la réalité rugueuse de la guerre et d’abandonner les rêveries sur les épopées fastueuses. Il dit alors : « je perdais progressivement goût à ses anciennetés. » (Majdalani, 2025, p.194) C’est en se livrant à la tentation de l’irresponsabilité « dans ce monde frivole » (Majdalani, 2025, p.183) de Massiaf et en s’initiant à l’amour qu’il définira son identité culturelle et spatiale et rendra interprétable un passé et un présent qui continuent de l’affecter. Si la particularité de son espace repose sur des ancrages culturels, identitaires et spatiaux contrastés, il nous faudra reconnaitre sa volonté oublieuse du visage horriblement grimaçant de l’histoire pour construire un mémorial où foisonnent les souvenirs de ces montagnes muettes et énigmatiques. « Je ne voulais pas voir l’histoire s’incarner sous mes yeux, déshabillée des costumes de légende que je lui faisais revêtir dans mes rêves […], je ne voulais pas contempler son corps terrible » (Majdalani, 2025, p.102), écrit Majdalani.
Comment conjuguer de manière très claire les liens entre un ici traumatique qui incarne la violence de son temps, et un là-bas « loin du monde à cause de son enchanteresse sauvagerie » (Majdalani, 2025, p.151), lieu de reconstruction, de paix et de vie pour l’adolescent dans Le nom des rois (Majdalani, 2025) ? Rappelons, en passant, que si la mémoire de Majdalani joue avec des échelles spatiales étrangement multiples, elle produit de l’espace et conjugue le monde d’avant au local, à travers des régimes de mémorialités et d’historicités complexes. Le village de Massiaf est à ce titre un actant efficace, dans la mesure où il permet l’expression, à partir d’objets, d’amis et de lieux, de ces mémoires douloureuses et blessées. C’est l’arrivée de son ami Kfouri de Beyrouth qui cristallise sa conscience diffuse du monde d’avant.
Mais son surgissement au milieu de Massiaf m’était quand même un sacré baume, grâce à quoi je renouais avec celui que j’étais avant et avec un monde dont je ne pouvais pas deviner à ce moment-là qu’il était en train de disparaitre à jamais- celui de mon enfance et de mon adolescence, et de tout ce qui leur avait servi d’écrin. (Majdalani, 2025, pp.172-173)
Nous voyons ici comment le village de Massiaf devient ce lieu distinctif qui facilite le retour des souvenirs. Mélange de profane et de sacré, cet espace se charge désormais, à partir des souvenirs des expériences vécues et mythifiées, « d’assurer la reconfiguration identitaire » (Chevalier, 2014) de Majdalani qui, sur ce point, s’identifie à son espace qui le crée. Il fera corps avec ce lieu dans la mesure où il s’anastomose avec lui. Ce qui lui permet notamment « de conforter la victoire de la lumière sur les ténèbres. » (Chevalier, 2014)
Il est d’ailleurs intéressant de constater que ce nouveau monde répond à une utilité sociale : il fait penser et panse, répare les blessures et prévient afin que de telles souffrances ne se reproduisent plus jamais. Il permet la renaissance du jeune narrateur qui sort du deuil et qui se marie, par « illumination interne » (Majdalani, 2025, p.182) à la lumière, « au courage du renouveau. » (Bachelard, 1949, p.91) Dans cette perspective, les moments magiques vécus avec Clara au milieu des sommets de Massiaf sous un « ciel nouveau » (Majdalani, 2025, p.212) seraient un appel à la transformation et au changement. Tel un « phénix implicite » (Bachelard, 1949, p.94), Majdalani s’accomplit et renait dans l’éclat des contraires : ici et là-bas, lieu dévasté et lieu rêvé, ombre et lumière, mort et vie, destruction et reconstruction. Son écriture qui épouse paradoxalement les espaces commémoratifs d’un « monde dionysiaque chaotique en débris et un autre apollonien, construit et lumineux » (Badr, 2021) assume une fonction thérapeutique, de guérison individuelle et de réconciliation collective.
- Majdalani : écrivain ou entrepreneur de mémoire ?
Si Le nom des rois (Majdalani, 2025) est absolument désespéré, il ne faut pas oublier qu’il raconte les souvenirs d’un chaos véritable, d’une guerre terrorisante qui s’inscrit dans la mémoire de Majdalani. Cette prégnance mémorielle touche les consciences afin de prévenir qu’aucune autre guerre ne puisse se reproduire, telle est bien la mission exprimée par cet écrivain qui était « au cœur de l’histoire » (Majdalani, 2025, p.122), témoin avide de son goût des choses lyriques. Ce qui provoque finalement chez lui un terrible malaise « parce qu’il y avait quand même des morts, […] un ciel où retentissaient de loin en loin quelques explosions, des rafales tonitruantes qui mettaient un peu de sel dans le quotidien, des avenues désertes, délaissées, au bout desquelles l’horizon semblait comme une abstraite sommation. » (Majdalani, 2025, p.122)
En faisant amalgamer les souvenirs avec habileté, Beyrouth a été pensée comme un lieu vivant dans lequel la mémoire s’exprime profondément à travers les phases de violence accrues et les fracas inquiétants. Un tel effort s’inscrit incontestablement dans cette recherche de se métamorphoser en témoin, « un témoin délégué, un témoin de substitution, un vicarious witness » (Hartog, 2007, p.13) susceptible essentiellement de transmettre les mémoires douloureuses. Il s’agit donc bien là de ce que Chevalier nomme modèle mémorial (Chevalier, 2016) qui patrimonialise le négatif qui habite ce lieu « emporté dans la tourmente de son histoire turbulente » (Majdalani, 2025, p.25), écrit Majdalani. Autant dire tout de suite que Beyrouth expose et transmet non seulement des témoignages précieux, et des archives d’une histoire sociale ancienne pour préserver l’authenticité des grands désastres et appartenir ainsi, du même coup au patrimoine de l’humanité, mais elle prévient constamment afin que de telles tensions ou souffrances, ou de « telles craintes existentielles » (Majdalani, 2025, p.27) ne se produisent plus.
Quand Majdalani choisit de dévoiler un monde qui n’existait pour lui « que sous la forme abstraite de rafales agressives et de sourdes explosions » (Majdalani, 2025, p.100), il le fait pour patrimonialiser « ce qui est voué au refoulement » (Wahnich, 2011), selon une formule célèbre de wahnich et non pour raconter avec nostalgie « le protocole quotidien compliqué » (Majdalani, 2025, p.51) dont il serait devenu familier. Il nous invite, du même coup, à prendre nos responsabilités devant cet univers qu’il nous révèle, de susciter des désirs de « plus jamais ça. » (Chevalier, 2016) Son ouvrage littéraire s’érige en conjuration incantatoire aux générations présentes et à venir, un appel lancé à leur mémoire pour immortaliser le souvenir douloureux de la guerre, et les appeler à lutter ensemble pour prévenir d’éventuelles guerres. Une conception aussi ferme et optimiste de la littérature permet à Majdalani d’élaborer le leitmotiv « May we never forget » (Chevalier, 2016) définitivement gravé dans les consciences des libanais. Nous ferons bien de s’en souvenir et de renoncer, une fois pour toutes, aux violences du passé et refuser délibérément de « céder à la victimisation[5] » (Greenberg, 2007), selon une formule chère à Greenberg.
Que pouvons-nous exiger de plus et de mieux chez Majdalani qui se veut précisément explorateur de quelques lieux de mémoires et témoin en héritage des traumatismes et désastres de son époque ? Pour justifier encore la perspective adoptée dans le présent article, qu’il nous suffise de redonner la parole à l’auteur qui affirmait en octobre 2025, en comparant le devenir des libanais avec celui d’Hector dans l’Iliade : « je ne pouvais chasser de mon esprit cette idée qu’Achille, en trainant derrière son char le cadavre d’Hector dans l’Iliade, avait agi comme les miliciens locaux, et comme tous les miliciens du monde. » (Majdalani, 2025) Témoin distrait des souffrances de Beyouth, il découvre que son monde disparait : « Le bruit qu’il provoqua en s’effondrant me fit lever la tête et ce que je vis alors n’était plus qu’un univers de violence et de mort, et c’est de celui-là que je suis devenu contemporain. » (Majdalani, 2025) Inscrites dans les circuits de sa mémoire, ses stratégies spatiales associées aux processus de déterritorialisation et reterritorialisation, véhiculent une expérience incarnée cathartique. A tous ceux qui vont clamant que l’auteur Du nom des rois (Majdalani, 2025) nous accule à l’histoire, nous répondons par cette affirmation lumineuse selon laquelle : communiquer l’indicible, réparer, réconcilier et guérir sont à l’origine du projet architectural mémoriel entrepris par Majdalani.
BIBLIOGRAPHIE
Corpus
-1Majdalani, C. (2025). Le nom des rois. Antoine: Stock.
Autres romans de Charif Majdalani
-2Majdalani, C. (2002). Petit traité des mélanges : du métissage culturel considéré comme un des beaux-arts. Éditions Layali,
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(2007). Caravansérail, Paris : Seuil.
(2012). Nos si brèves années de gloire. Paris : Seuil.
(2013). Le Dernier Seigneur de Marsad. Paris : Seuil.
(2015). Villa des femmes. Paris : Seuil.
(2017). L’empereur à pied. Paris : Seuil.
(2019). Des vies possibles. Paris : Seuil.
(2020). Beyrouth 2020 : Journal d’un effondrement. Paris : Actes-Sud.
(2021). Dernière oasis. Paris : Actes Sud.
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(2023). L’Art et son lieu- essai sur les trente ans de la Galerie Janine Rubeiz. Beyrouth : Kaph Books.
Essais, ouvrages et études critiques
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Sites électroniques
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-24Greenberg, R. (2007). La représentation muséale des génocides. Gradhiva. Numéro 5. https://gradhiva.revues.org/758 (page consultée le 15 janvier 2017).
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[1] – Professeure chercheuse en Littérature libanaise francophone à l’Université Libanaise, Faculté des lettres, département de français (Section I) et à l’Université Internationale Libanaise (LIU).
أستاذة باحثة في الأدب اللبناني الفرنكوفوني في الجامعة اللبنانية – كلية الآداب، قسم اللغة الفرنسيّة (الفرع الأول)، وفي الجامعة اللبنانيّة الدّوليّة (LIU).
[2] -Chevalier, D. (2017). Géographie du souvenir. Ancrages spatiaux des mémoires. L’Harmattan : Géographie et cultures.
[3]– Mémoires blessées » est le terme qu’utilise Charles Heimberg (2012) pour parler de ces mémoires traumatiques.
[4]– La seule mémoire qui soit vraiment observable est la mémoire individuelle (Aucher,2013, p.254)
[5]– En septembre 2004, le National Museum of American Indian (NMAI), premier musée national exclusivement consacré aux Amérindiens, a été inauguré, au cœur de la capitale fédérale, non loin du Capitole. À la suite des commémorations liées à la « Découverte » de 1492, la tendance était de focaliser sur la vision des vaincus et la souffrance des peuples colonisés. Dans ce musée, seule la vision amérindienne est considérée comme authentique et prend valeur de vérité. L’accent est davantage mis sur le futur que sur le passé.