Événements Traumatisants et Trouble DEPRESSIF

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 Événements Traumatisants et Trouble DEPRESSIF

Dr.Nazek EL-KHOURY[1]

 

Les événements traumatisants ont longtemps été incriminés dans la perturbation de la santé mentale.

Leur rôle dans le déclenchement des épisodes dépressifs

 a fait lobjet de nombreux travaux d’évaluation systématique (E.CORRUBLE 2006).

Le Liban a vécu la guerre pendant seize ans d’affilée. Il est parmi les rares pays qui ont connu une telle perturbation pendant une aussi longue durée. Cette situation a certes affecté plusieurs domaines :politique, économique et social… à tel point qu’il est devenu difficile de penser que la santé mentale soit restée à l’abri.(AMIEL-LEBIGRE et al. 1984). Cela s’avère d’autant plus intéressant que les études effectuées soulignent la corrélation entre les événements traumatisants et la dépression  (KESSLER RC. Ann.Rev.Psychol. 1997 ;48 :191-214).

 Cependant, il nous est difficile de pouvoir nous prononcer à ce sujet, de façon catégorique et tranchée, du moment où les recherches épidémiologiques au niveau local demeurent sinon inexistantes du moins peu suffisantes.

 Pour la présente étude nous nous sommes proposées d’étudier les événements Traumatiques et leur impact sur la vie affective du sujet et plus précisément leur relation à la Dépression.(BROWN G.W.1989; et BROWN 1994).

 Il s’agit pour nous de répondre à la question de savoir dans quelle mesure la dépression serait due à des traumatismes précédant son apparition.(BENTALHA;TOVMASSIAN 2012). L’instrument de l’étude est constitué par le questionnaire événementiel de Ferreri – Vacher (1985 ) lequel a été traduit en langue arabe et adapté au groupe libanais. A la série  d’événements, nous avons ajouté une rubrique relative aux événements de guerre tels que : enlèvement, exposition à une voiture piégée, atteinte physique personnelle ou d’une personne proche, difficulté d’ordre pécuniaire, perte financière, participation au combat, bombardement, séjour prolongé à l’abri et déplacement.

 Echantillon (âge et statut matrimonial)

   Notre échantillon est constitué de 96 sujets : 70 hommes et 26 femmes hospitalisés pour troubles psychiatriques –  tout diagnostic inclus.

 L’éventail d’âge s’étend de 19 à plus de 50 ans, et ce, avec les proportions suivantes :

    4,23% des sujets masculins recrutés ont un âge inférieur à 19 ans

    45,6% sont entre 30 et 39 ans

    10% ont entre 40 et 49 ans

    Et 2,8% ont un âge supérieur ou égal à 50 ans

 La première et la dernière catégorie d’âge sont moins bien représentées dans notre échantillon. Vu qu’il s’agit d’un groupe de consultants, nous pouvons d’ores et déjà constater que le taux des consultations se situe en majeure partie entre 20 et 39 ans.

    Pour le groupe des femmes étudiées, il semble que les différentes tranches d’âge sont également réparties.

    Quant à l’état matrimonial, la majorité du groupe masculin sont célibataires (51,4%), mais il existe aussi une bonne proportion de mariés (32,8%).

    Pour les femmes la plupart sont mariées (46%)

Occupation et niveau d’éducation

    Pour ce qui est de l’occupation, la majorité du groupe masculin sont actifs, alors que pour les femmes c’est la prévalence contraire : 57,7% des femmes de notre groupe sont sans emploi.

    Passant au niveau d’éducation, nous pouvons noter que 20% des hommes ont un niveau supérieur, alors que le chiffre tombe à 11,5% pour les femmes.

    La sélection des sujets déprimés a été effectuée selon les critères du DSM-V- pour la dépression majeure.

    A été considéré comme déprimé tout sujet ayant développé au moins un épisode de dépression majeure.

     Pour appartenir au groupe positif des déprimés, le sujet doit avoir été hospitalisé pour dépression et/ou pris un traitement anti-dépresseur.

Les résultats sont comme suit:

Age des déprimés

    29 sujets déprimés masculins et 21 féminins

    Pour le groupe des masculins déprimés il existe:

    3,4% ayant un âge inférieur ou égal à 19 ans

    41,3% ont entre 20 et 29 ans

    37,9% ont entre 30 et 39 ans

    10% ont entre 40 et 49 ans

    Et 6,8% ont 50 ans ou plus.

    La dépression s’avère inversement proportionnelle à l’âge des hommes,( E.CORRUBLE ;   2006) ou, à tout le moins, les déprimés ayant entre 20 et 29 ans viennent plus facilement en consultation.

    Peut-être est-ce là un phénomène d’habituation ou d’auto-médication chez les moins jeunes.

    Pour le groupe des femmes déprimées, nous remarquons que la répartition est à partie égale pour les différentes tranches d’âge. Sauf que pour la catégorie d’âge inferieure  ou égale à 19 ans, la proportion des femmes déprimées semble réduite.

    Signalons que pour 26 femmes, 21 sont déprimées, soit 80,7% de dépression. Ceci permet de déduire que la majorité des femmes hospitalisées viennent pour dépression; alors que ce n’est pas le cas pour les hommes. Pour 70 sujets hospitalisés 9 sont déprimés, ce qui équivaut à 41,4% de dépression dans le groupe masculin.

    Ces proportions semblent appuyer l’hypothèse selon laquelle la dépression est plus fréquente chez les femmes que chez les hommes ou, du moins, nos résultats permettent d’affirmer que les femmes déprimées viennent beaucoup plus en consultation que les hommes.

Etat matrimonial

    Pour l’état matrimonial nous remarquons que 58,6% des hommes déprimés sont célibataires et 27,5% mariés.

    Pour les autres catégories, les chiffres sont trop réduits même en les jumelant, donc peu significatifs.

Pour les femmes, les proportions semblent inversées en ce sens que la dépression s’avère plus fréquente parmi les mariées (42,8%). Ceci fait penser à la théorie qui veut que la dépression chez la femme soit due aux travaux ménagers.

  • Mais lus différemment,  les résultats permettent de noter 7 célibataires pour 26 femmes dont 6 déprimées, soit 85,7% de risque dépressif parmi les célibataires ; pour les femmes mariées , le taux dépressif tombe à 75%. Il s’avère qu’il y ait une prédominance de dépression parmi les célibataires. Mais la perte du conjoint ne peut qu’être incriminée dans le processus dépressif. Dans notre groupe, il existe 3 femmes veuves et toutes appartiennent au groupe des déprimées, de même que pour 4 femmes séparées ou divorcées ,3 sont classées parmi les déprimées.( PERRIS. H (1984) Life events and depression. J.Affect.Disord.,7,25-36).

Occupation

   Pour ce qui est de l’occupation, les résultats semblent révéler un taux dépressif assez élevé chez les actifs, 51,7%des hommes déprimés sont actifs. Mais s’il faudrait tenir compte du nombre de sujets dans chacune des catégories, il est clair que des 17 sujets sans emploi, 11 sont dépressifs, soit 64,7% ; alors que pour les actifs le taux de dépression équivaut à 34,09%.

    Parmi les étudiants dans notre groupe,40% sont déprimés. Chez les femmes, la dépression est plus fréquente parmi celles qui sont sans emploi. (61,9% des femmes sont sans emploi).

Niveau d’éducation

   Pour passer au niveau des études, la plupart des déprimés masculins ont un niveau supérieur (24,1%).

    Nous ne pouvons pas nous prononcer sur la question si la dépression s’avère plus fréquente dans les niveaux supérieurs d’études, du moment où nous avons affaire à des sujets venus en consultation, et par conséquent nous ignorons la proportion des déprimés dans la nature, mais nos résultats nous permettent de penser que probablement les plus instruits viennent plus en consultation.

    Soit dit à ce niveau, qu’au cours d’une enquête que nous avons menée pour une étude précédente, nous avons pu remarquer que les sujets de niveau d’éducation peu avancé, étaient moins enclins à consulter pour leur état dépressif à moins qu’il ne soit accompagné de manifestations anxieuses.

    Pour les femmes, la majorité des déprimées semblent appartenir au niveau complémentaire (38,09%). Le taux dépressif relativement bas dans les niveaux supérieurs chez les femmes, pourrait suggérer l’idée que les femmes déprimées ne poussent pas loin leurs études.

Evénements traumatisants et Dépression

    Pour passer aux événements de vie et leur relation à la dépression, nous avons les résultats suivants : Dans le groupe des déprimés N= 50, il existe 590 événements au total. Ceci entraîne les rapports suivants : 11,8 événements par personne déprimée Vs 11,3 événements par sujet non-déprimé.

    S’il faut insister sur les événements traumatisants, nous pouvons compter 287 événements traumatisants dans le groupe des déprimés et 217 chez les non- déprimés.

    Cela donne en moyenne 5,7 événements traumatisants par personne déprimée Vs 4,7 événements traumatisants par sujet non-déprimé.

    Il est clair que les sujets déprimés ont connu plus d’événements traumatisants que les non-déprimés. De même que le nombre des événements en général est supérieur chez les déprimés. Cela semble être corroboré par la littérature qui prouve que les personnes déprimées ont connu plus d’événements traumatiques que les non déprimées.

( GHAZIUDIN M, GHAZIUDIN N, STEIN GS. Can.J.Psychiatry 1990 ; 35 :239-42).

    A l’objection que les déprimés sont plus pessimistes et donc qu’ils se souviennent plus facilement que les non-déprimés des événements désagréables, nous pouvons répondre que la nature du questionnaire réduit un tel biais du moment où il s’agit d’un répertoire d’événements listés, classés et examinés. Le questionnaire trace l’itinéraire de la vie du sujet, et par conséquent si l’événement a eu lieu il ne peut qu’être remémoré.

    Si l’événement intervient dans le processus dépressif, la question qui se pose à ce niveau serait de savoir s’il est opérant aussi bien chez les hommes que chez les femmes.

Evénements stressants dans le groupe masculin

    Les 29 sujets masculins déprimés ont rapporté 383 événements et 218 événements traumatisants. Les 41 non-déprimés ont connu 489 événements et 207 événements traumatisants, ce qui entraîne en moyenne 13,2 événements par sujet déprimé masculin Vs 11,9 événements par sujet non-déprimé. Et 7,5 événements traumatisants par déprimé Vs 5,04 événements traumatisants par non-déprimé.

    Nous pouvons dire que les sujets déprimés ont connu 1,48 fois plus d’événements traumatisants que les non-déprimés et 1,1 fois plus d’événements en général.

Evénements stressants dans le groupe féminin

    Pour les femmes déprimées et non-déprimées les rapports sont les suivants:

207 événements pour 21 femmes déprimées Vs 32 chez les non-déprimées et 69 événements traumatisants dans le groupe des déprimées Vs 10 événements traumatisants pour les non-déprimées.

    Les femmes déprimées ont connu 9,8 événements en moyenne et les non-déprimées 6,4 événements moyens.

    Il existe de même 3,2 événements traumatisants par femme déprimée Vs 2 événements traumatisants par non déprimées soit 1,6 fois plus d’événements traumatisants chez les déprimées par rapport aux non-déprimées.

Dans les deux groupes, masculin et féminin,  le nombre d’événements semble plus fréquent chez les déprimés par rapport aux non-déprimés. ( GUAY S. et MARCHAND G., 2007).

.Poids des événements

    S’il faudrait traduire ces événements en terme de poids ou de score, signalons que c’est l’estimation donnée à chaque événement traumatisant par le sujet lui-même; nous additionnons 1390 points pour le groupe des déprimés masculins Vs 1248 points pour les non déprimés masculins. Le poids de tous les événements traumatisants par sujet déprimé masculin étant égal à 57,9 Vs 30,4 points par sujet non-déprimé.

    Le score moyen par événement traumatisant et par sujet déprimé = 6,38 points Vs 6,03 points par événement traumatisant et sujet non-déprimé. Ceci nous permet de tirer la conclusion à savoir que les déprimés ne sont pas plus enclins à survaloriser les événements, puisque le score moyen d’événements traumatisants chez les déprimés et non-déprimés est presque le même.

    Dans le groupe des femmes déprimées, il est à noter que le poids des événements est inférieur à celui des non déprimées.

Il semble que c’est le nombre des événements qui joue un rôle et non sa valeur.

Comparaison des deux groupes

    Comparés entre eux, il semble que les hommes déprimés aient connu 2,3 fois plus d’événements traumatisants que les femmes déprimées.

    Est-ce là une confirmation de l’idée qui veut que la dépression soit plus fréquente chez les femmes ?

    Ceci serait d’autant plus confirmé au cas où les événements traumatisants connus par les femmes ne diffèrent pas de ceux du groupe des masculins déprimés.

    Donc à événement égal les hommes supportent 2 fois plus que les femmes.

    L’étude de la nature des événements est là pour tenter d’y répondre.

Nature des événements (groupe masculin)

    Dans le groupe des déprimés masculins il existe en moyenne :

    1,65 événements «catégorie familiale» par sujet déprimé

    0,89 événements de la vie professionnelle

    1,24 événements de la  vie sociale

    1,2 événements de la vie conjugale ou affective

    0,2 événements rubrique santé

    2,3 événements de guerre

    Nous pouvons constater la prévalence des événements de guerre 2,3 chez les déprimés Vs 1,3 chez les non-déprimés ;ce qui équivaut à 1.7 fois plus d’événements de guerre dans le groupe des déprimés par rapport aux non-déprimés masculins.

Nature des événements (groupe féminin)

    Chez les femmes déprimées, les événements de la vie familiale semblent prendre la relève (1 événement par personne, en moyenne); suivis des événements de guerre 0,8 d’événement moyen.

    Les événements de la vie professionnelle semblent avoir la proportion la plus faible, cela s’explique quand nous rappelons que la plus grande proportion de femmes déprimées se situe dans la rubrique «sans profession» comparées aux non-déprimées, les événements de guerre semblent 2 fois plus fréquents chez les déprimées.

   En comparant la fréquence des événements chez les déprimés et les non-déprimés, nous remarquons que les déprimés masculins ont connu 1,36 fois plus d’événements familiaux que les non-dépressifs; 1,58 fois plus d’événements  relevant de la vie professionnelle.

    De même, les événements de la vie sociale sont à 1,37 fois plus fréquents dans le groupe des déprimés que le groupe des non-déprimés. Les événements de la vie conjugale sont 1,33 fois plus. Par degré de fréquence nous pouvons noter la prédominance des événements de guerre.

    Ceci est aussi vrai pour le groupe des femmes déprimées. Mais il semble que les événements d’ordre familial et affectif soient plus fréquents dans le groupe dépressif féminin, par comparaison aux déprimés masculins.

Evénements de guerre

    Pour ce qui est des événements de guerre, nous avons essayé de les classer par degré d’importance dans le processus dépressif. Nous pouvons lire une proportion de 66,6% de sujets déprimés parmi ceux qui ont subi une perte financière, la perte matérielle semble présenter le même degré de priorité. L’exposition aux bombardements occupe la deuxième place soit 64,5% de ceux qui ont subi des bombardements sont dépressifs. Ensuite , vient l’atteinte physique personnelle ou d’un proche à un pourcentage de 60%. Le fait de passer plusieurs jours à l’abri intervient à 55% la participation aux combats 53,3% kidnaping et déplacement respectivement 50%.

Antécédents familiaux

     Si l’événement intervient dans le processus dépressif, il n’est probablement pas le seul facteur en cause.

    Dans notre étude, nous avons jeté un coup d’œil du côté des antécédents familiaux, les résultats sont les suivants:

    Dans le groupe masculin 1 seul appartient au groupe des déprimés et 6 n’ont pas d’histoire dépressive,  alors que pour 10 femmes ayant des antécédents familiaux 7 sont déprimées, soit 70%.

    Ceci permet de souligner l’importance de l’aspect familial de la dépression dans le groupe féminin.

Suicide

    Un dernier mot concernant le taux de suicide et sa relation à la toxicomanie, nous pouvons remarquer une bonne proportion de suicides chez les déprimés toxicomanes, laquelle proportion diminue à vue d’œil chez les non-toxicomanes.

    Pour toute conclusion , je me permets de poser la question à savoir si la toxicomanie serait un facteur adjuvant au suicide ou l’expression passagère d’une problématique plus profondément ancrée.

Bibliographie :

  • Amiel – Lebigre F., Pele I., Lagorce A. Evènements existentiels et dépression. Une étude comparative de plusieurs types de déprimés. Ann.Med.psychol. 1984 ; 142 :7, 937-958.
  • BROWN GW. Life events and measurement in Brown GW, harris TO life events and Illness. New York : Guilford, 1989 : 3-45.
  • BROWN GW., HARRIS TO.,HEPWORTH C. Life events and endogenous depression : a puzzle reexamined. Arch.Gen.Psychiatry 1994 ;51 :525-34.
  • BENTALHA , TOVMASSIAN L T. Le traumatisme dans tous ses éclats. Paris : Press ; 2012
  • GUAY S. et MARCHAND G., Les troubles lies aux événements traumatiques-

 Depistage,evaluation et traitements, Montreal,PUM ,2007.

  • DSM-V ( Diagnostic and Statistical manual ), Masson France, 1996.
  • CORRUBLE ; Dépression récurrente et évènement de vie : de la Clinique à de nouveaux models explicatifs  l’Encéphale ;vol.32,issue 6,Part 1,December 2006,PP.983-987.

–    FERRERI et VACHER  1985  Questionnaire Evenementiel Vie Familiale (8 items)Vie Professionnelle (5 items) Vie Sociale (4 items).

  • GHAZIUDIN M, GHAZIUDIN N, STEIN GS. Life events and the recurrence of depression.. Can.J.Psychiatry 1990 ; 35 :239-42.
  • KESSLER RC. The effects of stressful life events on depression. Ann.Rev.Psychol. 1997 ;48 :191-214.
  • H (1984) Life events and depression. I : Effect of sex, age and civil status. II-Results in diagnostic subgroups and in relation to the recurrence of depression. J.Affect.Disord.,7,25-36.

[1] -Assistant professeur, à L’Université Libanaise Faculté des lettres et des sciences humaines  Section –II- Departement depsychologie

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