Enjeux, défis et perspectives pour les langues: La question du numérique dans l’enquête DUFRAM

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Enjeux, défis et perspectives pour les langues:

La question du numérique dans l’enquête DUFRAM.

Cas du Liban

                                      Nada ABDALLAH([1])

De nos jours, l’impact du numérique se fait ressentir dans les différents domaines de la vie et plus particulièrement en éducation. Divers et variés sont les outils numériques (les sites web, les podcasts…) qui envahissent notre quotidien et nous laissent perplexes devant les multitudes de choix offerts. Les technologies numériques se sont imposées dans notre quotidien et substituées à de nombreux supports traditionnels. Elles ont également libéré de nouveaux potentiels pour développer des compétences disciplinaires diverses. La question des pratiques langagières et du numérique constituerait une composante majeure de la société de l’information. De ce fait, l’usage des langues dans le domaine du numérique est devenu un phénomène sociolinguistique inéluctable qui nous pousse à s’interroger sur le rôle du numérique dans la promotion du plurilinguisme dans le contexte libanais.

Numérique et enquête DUFRAM

DUFRAM ou Dynamique d’Usage, de la transmission et des Représentations du Français dans l’espace Arabo-francophone au Maghreb et au Moyen-Orient, est une enquête réalisée par une équipe internationale dont nous sommes membre, soutenue par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) et l’Agence Universitaire Francophone (AUF). Cette enquête cherche à décrire et à répondre aux questions d’usage et de pratiques des langues généralement et du français particulièrement au Maroc, en Algérie, en Tunisie et au Liban. Dans le cadre de notre projet de thèse, qui porte sur Le Liban, nous avons décelé l’importance, voire les variétés des langues usées dans le domaine du numérique. Ainsi, avons-nous choisi de travailler sur la  Dynamique des Usages des langues dans les pratiques numériques dans les différents domaines d’usage au Liban. Nous nous nous sommes limitée dans notre travail aux données fournies par l’enquête DUFRAM.

Cette enquête comprend des questions en rapport avec le domaine du numérique et classées sous les parties intitulées «Exposition et contact des langues» et «Représentations et attitudes langagières». Parmi les questions posées dans l’enquête, nous citons:

Q.33. Est-ce que vous utilisez Internet?                             Oui                        Non

Q.34. Avez-vous un abonnement Internet?                        Oui                        Non

Si oui, l’abonnement est pour:                                 la maison               le mobile

Si non, accédez-vous à Internet par:

Cyber café             Carte prépayée                 Wifi gratuit            autre

Q.35. Qu’est-ce que vous aimez faire sur Internet? En quelles langues? A quelle fréquence (souvent, parfois, rarement, jamais)?

Activités sur Internet Langues Fréquence
     
     
     
     

Q.36. Est que vous utilisez les applications Skype, viber, whatsApp, …?

Oui                        Non

Si oui, avec qui (lien de parenté: parents, enfants, frères/sœurs, amis, etc.)? En quelles langues? A quelle fréquence (souvent, parfois, rarement, jamais)?

Applications lien de parenté Langues Fréquence
Skype      
Viber      
whatsApp      
Autre, précisez      

Q.41. Selon vous, quelle langue faut-il connaître en priorité pour:

  Arabe Français Anglais Autre
Faires des études supérieures        
Obtenir un emploi        
Partir à l’étranger        
S’informer dans les médias et internet        
Pour avoir des amis et des followers        

 Q.43. Quelle est l’importance du Français dans les domaines suivants:

  Très important important Moyennement

important

Pas du tout important
Ecole        
Famille        
Travail        
Administration        
Médias        
Internet        
Loisirs        

Questionnement

Afin de déterminer le rôle du numérique dans la promotion des langues dans différents domaines de la vie au Liban, nous posons les questions suivantes:

  • Quelles sont les représentations du numérique dans le contexte libanais?
  • Quels sont les outils numériques utilisés? Pourquoi? En quelle(s) langue(s)?
  • Le français, l’anglais et l’arabe sont-ils trois langues en compétition dans le domaine du numérique?
  • Quel est le statut du français par rapport à l’anglais et à l’arabe dans le numérique selon DUFRAM?

Représentation du numérique et fréquence d’usage

Instruments de la mondialisation, les technologies de l’information et Internet simplifient les communications sur le marché mondial ; Internet est devenu vital pour l’expansion économique et le développement social. La vitalité de l’Internet s’avère la pierre angulaire de la longévité des langues et du progrès social. Elle favorise la communication verbale via la langue usée par le locuteur. L’aménagement linguistique dévoile la dynamique des langues en contact qui fonctionnent selon la situation de communication.

Ici, Le dépouillement du questionnaire et l’étude des résultats montrent: en relation avec l’usage du numérique montre que En effet, DUFRAM montre que 83% des Libanais utilisent l’Internet dans leurs pratiques quotidiennes, comme le montre le graphe suivant:

Intégrés dans la mondialisation, les locuteurs libanais ont recours à l’Internet dans différentes pratiques de leur vie quotidienne. Que ce soit dans le domaine éducatif, dans le domaine socioculturel ou interculturel, dans les divertissements ou même dans le milieu familial, la plupart des enquêtés ont révélé le rôle important de l’Internet comme facteur numérique commun de communication, qui facilite l’accès aux cibles et aux informations visées.

La variété des activités sur Internet constitue un terrain d’analyse où l’évolution des langues, leur usage et leurs représentations, en fonction du numérique, sont sujets d’interprétation. Le rapport ressorti de l’enquête  DUFRAM trace un panorama linguistique des activités faites sur Internet, qui présente le lien entre la fonction de la langue usée et la nature de l’activité.

Les outils numériques les plus utilisés selon DUFRAM

Nous étudierons l’usage des langues dans le monde numérique à travers des activités réalisées sur les outils suivants:

Outil numérique Public Pourcentage
Internet Tous les âges ~85%
Skype Surtout adultes et vieux De 30 à 40%
Viber Surtout adultes De 25 à 30%
WhatsApp Tous les âges ~95%
Facebook Tous les âges De 80 à 90%

Numérique et usage des langues

Dans notre étude, nous nous basons sur les domaines de communication répartis selon le CECRL pour pouvoir analyser le mécanisme des langues usées. Dans le monde numérique, le locuteur libanais manifeste des compétences linguistiques dans des contextes éducatifs, culturels, interculturels ou familiaux. Ainsi, nous menons notre analyse ci-dessous suivant le domaine socio-éducatif  et le domaine interculturel.

  • le numérique dans le domaine socio-éducatif

D’après les réponses à la question 35 de l’enquête (indiquée plus haut), nous avons pu nous attarder d’abord sur l’utilisation de l’Internet dans le milieu socio-éducatif à travers l’activité de recherche. Ce qui est illustré par les graphes ci-dessous:

Comme le montrent les graphes, l’activité première réalisée sur Internet est la recherche, effectuée par 56,7% des enquêtés en langue française face à 40,6% en anglais. La suprématie de la langue française dans le domaine de recherches traduit la fonction culturelle et plutôt éducative de cette langue dans ce milieu numérique qu’est l’Internet.  Tout comme les devoirs qui sont effectués majoritairement en français du fait qu’ils représentent une activité socio-éducative. Mais, pour mener plus loin notre analyse, nous nous demandons sur la position de l’anglais comme deuxième langue utilisée dans une telle activité réalisée par 40,6% des locuteurs libanais, bien que la langue de mondialisation s’impose dans le domaine socioculturel et socio-éducatif. Il va de soi de revenir aux origines historiques qui montrent que l’anglais équivaut le français comme langue d’enseignement secondaire et outil de culture. En outre, la suprématie du français dans l’activité de recherche  rappelle la fonction éducative originaire de la langue française rattachée à l’image académique depuis le temps au Liban. D’ailleurs, ce paradoxe peut être interprété par l’enjeu de DUFRAM et par son originalité : refléter la dynamique des langues en contact reste loin de la logique de compétition. Ce que DUFRAM illustre dans les pourcentages des langues utilisées au niveau de la recherche  sur Internet; les deux pourcentages indiqués montrent la cohabitation du français et de l’anglais comme outils de communication interdisciplinaires dans le domaine visé. Donc, certaines pratiques dans le domaine socio-éducatif impliquent une mutation d’usage du français et de l’anglais. Les variétés d’activités exigent une pratique multifonctionnelle des langues en usage. À partir de ce constat, nous nous trouvons dans la nécessité d’aborder le domaine de l’interculturel ou les réseaux sociaux.

  • Le numérique dans le domaine interculturel

          Selon Byram et Zarate, «les apprenants en langues ne doivent pas être formés à devenir des locuteurs natifs. Il faut au contraire leur apprendre à développer une compétence interculturelle qui leur permette de jeter des passerelles entre les deux cultures et de devenir en conséquence des personnalités plus mûres et plus complexes». (BYRAM, M, ZARATE, G, NEUNER, G. 1997, p.9)[2]. En effet, le domaine interculturel présente l’intercommunication entre les locuteurs libanais au Liban et à l’étranger. Ceci peut aussi englober la communication entre les locuteurs natifs et les non natifs, créant des passerelles entre deux cultures  via Internet. Répondant à la même question 35 de l’enquête, 21,2% des locuteurs libanais communiquent à travers les réseaux sociaux.

  • Les réseaux sociaux

Les réseaux sociaux représentent une activité de communication exercée par différents outils numériques tel que le facebook, le wathsapp, le viber et le skype. De ce fait, il est nécessaire de mettre en valeur l’évolution fonctionnelle des langues en usage. Ainsi, 55,4% effectuent cette activité en anglais:

Les pourcentages montrent que l’anglais est la première langue utilisée dans les réseaux sociaux par rapport à l’arabe dialectal libanais puis au français. Ceci justifie le statut de l’anglais comme langue véhiculaire, outil commun de communication mondiale. Par ailleurs, l’utilisation majeure de l’arabe dialectal (40,0%) par rapport au français (36,9%)  traduit le fréquent usage, même la dominance de «l’arabe libanais» dans le milieu familial et social, comme le clavardage effectué par 15,2%, des Libanais, où le français reste moins utilisé. La lecture et l’écoute du coran s’effectue par 6,1% des locuteurs libanais sûrement en arabe standard, la langue du coran.

D’autres outils numériques illustrent l’activité des réseaux sociaux. Citons le viber et le whatsapp.

Pour illustrer la question 36 de l’enquête, nous choisissons 3 graphes pertinents pour l’analyse:

Les applications skype, viber, whatsapp et facebook sont  fréquemment utilisées par les locuteurs libanais, en ce qu’elles facilitent la communication dans leur vie quotidienne privée. Quelle que soit la catégorie socio-professionnelle du locuteur, son niveau d’études ou autres critères, l’usage de ces applications se présente chez 79,3%. Mais, le choix des langues utilisées dans les activités exécutées sur ces applications reste sujet d’interprétation. Nous abordons les deux graphes ci-dessous:

Comme c’est illustré, 78,9% des locuteurs libanais communiquent en arabe dialectal sur le viber et 88,7% sur le whatsapp. Ces applications manifestent des pratiques quotidiennes privées des locuteurs, ce qui justifie la fréquence de l’arabe dialectal ou l’arabe libanais idenditaire du locuteur libanais. L’arabe dialectal est l’outil de communication le plus pratiqué dans le milieu familial et autres situations de communication: amis, collègues, amoureux,… (analyse déjà abordée). Quant au français, il est utilisé par 5,6% des Libanais sur le viber et par 32,8% sur le whatsapp. Afin d’interpréter ces données, il est nécessaire de dire que les applications de messagerie instantanée comme le whatsapp sont particulièrement adaptées à l’apprentissage par projet ou en groupe et permettent aux locuteurs libanais d’avoir un rôle actif. Ces  applications peuvent compléter parfois l’apprentissage en classe en créant des groupes entre les étudiants et le professeur pour un cursus universitaire par exemple.  Ainsi, la langue française s’avère un outil primordial de l’éducation et de la culture.

  • Jeux et loisirs/ achat et boutiques

D’autres activités exigent un emploi particulier de langues selon les besoins langagiers du locuteur ainsi que sa situation de communication. Afin d’interpréter les réponses données aux questions 35, 41 et 43 de l’enquête, qui reflètent le domaine interculturel du contexte libanais, nous choisissons les graphes ci-dessous pour développer l’analyse des activités de divertissement manifestées par les jeux et les loisirs:

Nous suivons notre étude avec une autre entrée lexicale à partir d’un corpus «populaire» qu’est l’activité des jeux. 37% des locuteurs libanais s’engagent dans des activités ludiques en ligne. Les statistiques montrent que 66,7% de ces activités sont réalisées également en anglais et en arabe standard. Ceci dit, l’arabe standard ou littéraire représente la facette éducative de cette tâche. Pour ce faire, cette langue est usée dans les jeux pédagogiques  à fin éducative. De même pour l’anglais qui est un outil primaire d’enseignement/apprentissage. Outre, 22,2% des jeux en ligne sont pratiqués en arabe dialectal, l’arabe le plus parlé au Liban ou l’arabe levantin du Nord appelé arabe libanais ou arabe syro-libanais. Cette  polyglossie affecte aussi les activités  réalisées respectivement  par 12,5% et 25,0% des Libanais. L’usage de l’anglais et de l’arabe standard s’avère important dans de telles activités reliées à la mode (boutique) et aux achats. À signaler aussi que 12,5% des Libanais regardent des séries en ligne également pour 66,7% en arabe standard et  en anglais. L’arabe standard est  la langue des feuilletons arabes classiques ou des séries turques ou autres doublés en arabe. L’anglais est la langue des séries américaines, alors que l’arabe dialectal, manifesté par 22,2%, est la langue des feuilletons libanais évoquant le quotidien des locuteurs.

En plus de la fréquentation des jeux en ligne, l’information sur les médias n’en est pas loin.

  • L’information sur les médias

La révolution numérique a annoncé l’avènement d’un média nouveau mais fort, à savoir l’Internet. Les chamboulements que l’Internet cause encore de nos jours ont créé de nouveaux concepts que les sociologues mettent en exergue. La société actuelle est une société cognitive par excellence, chaque individu consomme concomitamment  l’information. L’Internet peut être considéré comme un média, qui est diffusé à une échelle mondiale. Le numérique est l’un des facteurs puissants de la transformation actuelle des médias. Entre le besoin et la création du besoin, les médias investissent pour optimiser cet outil numérique qui répond à des besoins communicatifs, devenus addictifs, des locuteurs libanais. L’information sur la météo via Internet est l’une des pratiques quotidiennes des Libanais effectuée en langue arabe. A ce propos, nous analysons les graphes ci-dessous:

Selon les graphes, 25,0% des Libanais s’informent sur la météo via Internet, dont 62,5% utilisent l’arabe standard et 37,5% utilisent l’arabe dialectal. Vu le statut et la situation d’usage de l’arabe standard ou littéraire, et de l’arabe dialectal ou libanais – déjà analysés dans les activités de loisir – nous ajoutons que l’information sur la météo en arabe standard est une pratique quotidienne effectuée par les Libanais sur les chaînes de télévision et de radio, diffusée pendant l’émission des informations. Donc, la météo représente en principe le statut officiel des informations  sur l’Etat libanais et les autres pays. L’information sur  les sports et les actualités quotidiennes se fait par 12,5% des locuteurs libanais en arabe standard et en anglais, étant les langues médiatiques les plus utilisées.

Conclusion

Cette étude classe les langues sur l’échelle gravitationnelle d’usage. À partir des données analysées, les langues sont utilisées dans le domaine numérique  suivant  leur fonction d’usage. La langue française utilisée  par 57,6%  dans l’activité de recherche et de devoir sur Internet  reflète le statut éducatif et culturel de cette langue depuis le temps au Liban. Alors que l’anglais est utilisé dans la communication  via les réseaux sociaux manifestant par là son statut de langue de mondialisation. L’arabe varie son usage entre l’arabe dialectal et l’arabe standard. L’arabe standard garde son statut classique et originaire dans des activités tel que l’information sur les médias où l’arabe standard est la langue médiatique par excellence. L’arabe dialectal ou l’arabe libanais évoque le quotidien et le contexte familial des locuteurs libanais. Par exemple, l’activité de clavardage s’effectue le plus souvent  en arabe dialectal.

L’analyse des résultats montre bien que le monde du numérique s’avère un contexte polyvalent et plurifonctionnel des langues en usage. Les variétés de l’arabe, le français et l’anglais ne sont pas des langues en compétition, mais des langues qui se côtoient afin d’incarner le plurilinguisme du contexte libanais dans le monde du numérique.

Références bibliographiques

  • Billiez J. (1985), «La langue comme marqueur d’identité», in Revue européenne de migrations internationales, volume 1, n°2.
  • Byram M., Zarat G., Neuner G. (1997), La compétence socioculturelle dans l’apprentissage et l’enseignement des langues:Langues vivantes, Paris, Éditions du Conseil de l’Europe.
  • Calvet JL. (1981), Les langues véhiculaires, Que sais-je?, PUF, Paris.
  • Calvet JL. (2017), Les Langues: Quel avenir ?, Paris, Poche.

          Haidar R. (1997), Le bilinguisme arabe-français, approche sociolinguistique du Liban à Paris, Thèse de doctorat dirigée par Jean Calvet, Université Paris 5, Paris.

 

[1] – Doctorante en didactique des langues Université Libanaise- Département des Sciences de l’Education.

[2] BYRAM, M, ZARATE, G, NEUNER, G. 1997. La compétence socioculturelle dans l’apprentissage et l’enseignement des langues: Langues vivantes, Paris, Éditions du Conseil de l’Europe, p. 9.

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